Canadian Journal of Communication Vol 39 (2014)
©2014 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

Karine Bellerive
Université de Sherbrooke 


bookTabler sur le plaisir. Tactiques et stratégies de communication. Par Pierre Mongeau et Jacques Tremblay. Québec : Presses de l’Université du Québec, 2011. 98 pp. ISBN 9782760532366.


Concept obscur, sentiment lumineux, le plaisir doit être conçu à la fois comme état et acte, un affect qui ne peut être dissocié du comportement qui lui a donné naissance. Récompense pour l’individu, il est le moteur de son apprentissage et de l’évolution des espèces.

— Vincent 1986, p. 165—mes italiques 

De la doctrine épicurienne au manifeste hédoniste de Michel Onfray, en passant par la conception dualiste de Platon, la morale utilitariste de Jeremy Bentham et l’échelle des plaisirs de John Stuart Mill (Clarac 2008; Lefebvre 2007), le plaisir et sa quête s’inscrivent depuis plus de 2 000 ans dans les divers courants de réflexion philosophique sur l’existence humaine. Avec la publication de Tabler sur le plaisir (2011), Pierre Mongeau, professeur titulaire en communication sociale au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal, et Jacques Tremblay, président de la firme Consultation et formation en gestion, introduisent cette notion dans le champ des études en communication sociale et proposent une classification originale des plaisirs associés aux relations interpersonnelles. La création de leur modèle théorique descriptif poursuit toutefois un objectif appliqué : l’identification des différents types de « plaisirs en relation » entend susciter une prise de conscience des plaisirs vécus et, surtout, des plaisirs potentiels. C’est d’ailleurs le premier propos de l’ouvrage : exposer la part de désir, d’interprétation subjective et de volonté à l’origine de la sensation affective.

Les auteurs soutiennent ainsi que le plaisir n’est pas qu’un état physiologique, qui nous « tombe dessus » par hasard, mais bien souvent le fruit d’une démarche consciente, liée à l’action, en amont (provoquer le plaisir) comme en aval (faire durer le plaisir). Leur postulat rejoint les conclusions de plusieurs travaux en neurobiologie, dont ceux du neuropsychiatre français Jean-Didier Vincent : « On ne peut donc parler de plaisir sans introduire un élément intellectuel que les pédants de ce jour qualifieront de “cognitif”… Il ne se réduit pas à un état passif d’origine organique, il possède toujours un certain sens qui s’exprime en une intention » (Vincent 1999, p. 166).

Pour Mongeau et Tremblay, le plaisir se situe dans les interactions, c’est-à-dire dans le « jeu des actions et des réactions de chacun », dans les « manières d’être en relation »; il est somme toute peu relié aux situations ou aux traits de personnalité des personnes que nous côtoyons (p. 5). Leur modèle détermine quatre types de plaisir : les plaisirs fusionnels (interagir avec une personne qui a aussi du plaisir) et les plaisirs audacieux (oser et persévérer malgré la résistance et la réprobation) correspondent à une hausse du désir d’être en relation, alors que les plaisirs courtois (composer élégamment avec des sollicitations importunes ou trop insistantes) et les plaisirs rebelles (réagir et s’opposer à l’indifférence et au rejet) sont liés à une baisse du désir d’être en relation (p. 30).

Plus ou moins clair au départ, l’objectif de cette typologie se révèle dès le deuxième tiers de l’ouvrage, lorsque les auteurs présentent une série de tactiques et de stratégies visant à augmenter notre plaisir relationnel. Résultats d’un effort que nous devons fournir pour modifier volontairement la perception que nous avons d’une situation ou pour transformer notre manière d’être en relation, les stratégies se distinguent des tactiques, qui se traduisent pour leur part en attitudes ou en comportements que nous adoptons spontanément (p. 35). Mongeau et Tremblay définissent quatre tactiques associées à quatre stratégies, lesquelles découlent des quatre types de plaisir décrits ci-dessus : danser / s’engager (plaisirs fusionnels), relever le défi / persévérer (plaisirs audacieux), surfer / se défiler (courtois) et contrarier / se libérer (rebelles).

Par l’entremise de nombreux exemples qui illustrent leur classification, les auteurs soulignent que le plaisir varie selon les situations, au sein d’une même relation, jusqu’à éventuellement la transformer. Aussi, l’action intentionnelle et planifiée (stratégie) peut nous permettre de prolonger notre plaisir :

Contrairement au plaisir de danser, le plaisir de s’engager n’est pas quelque chose de spontané, qui ne nécessite pas d’effort, ni quelque chose qui est d’emblée simultané ou réciproque. [L]’un ou l’autre des partenaires—ou les deux—peut décider intentionnellement d’augmenter, de varier, d’accentuer ou d’intensifier les occasions de danser avec l’autre. Ainsi, dans un flirt, où la relation semble s’installer sans effort et sans souci, l’un des partenaires pourrait volontairement à un moment donné décider de s’impliquer un peu plus avec l’autre. En espérant que l’autre voudra en faire autant, qu’il prendra plaisir à solliciter un autre rendez-vous, à risquer de toucher ou d’embrasser, etc. … Le risque propre au plaisir de s’engager appelle des réajustements de la relation (pp. 45–47).

De même, dans une relation conflictuelle, le plaisir de contrarier (tactique), rebelle et spontané, peut se transformer en plaisir de se libérer (stratégique) :

Avec le plaisir de se libérer, on cherche à redéfinir, sinon à rompre la relation, du moins à la transformer quant à l’aspect qui a suscité la crise. Le projet est de mettre un terme à la relation telle qu’elle est maintenant, de cesser d’être confronté à cette sensation de rejet qu’on ressent de la part de l’autre. À titre d’illustration, pensons aux messages de rejet que pourrait ressentir une femme exerçant un métier non-traditionnel, disons une soudeuse ou une militaire, de la part d’un groupe d’hommes réfractaires à la venue d’une femme dans leur milieu. … Dans une telle situation, il est probable que ses réactions, verbales ou non, soient d’abord teintées du plaisir de contrarier ses collègues, mais viendra un moment où ces petites satisfactions momentanées ne suffiront plus. Viendra un moment où sa manière d’être en relation devra changer, où elle prendra clairement une position telle que l’ensemble de la relation sera remise en question. (p. 65) 

Mongeau et Tremblay, contrairement à Mill, n’établissent donc pas une hiérarchie des plaisirs, où certains seraient plus « raffinés » (Clarac 2008) que d’autres. Ils nous invitent plutôt à les appréhender comme moteurs de notre action et à considérer les éventuels passages d’un plaisir à l’autre. C’est là le principal intérêt du modèle. Concrètement, il s’agit d’examiner et de questionner nos relations, nos manières d’être et de réagir dans différentes situations, qu’elles soient ou non problématiques, afin d’agir pour développer notre potentiel de plaisir en relation. À ce sujet, les derniers chapitres de l’ouvrage d’une centaine de pages, écrit dans un langage à la portée de tous, sont les plus intéressants. Les auteurs précisent notamment que cette démarche découle d’un choix et qu’elle nécessite des efforts, des renoncements et une ouverture :

Choisir d’agir en fonction de la situation relationnelle telle qu’elle est perçue plutôt que telle qu’elle est souhaitée permet de dépasser les “je n’ai pas le choix, je suis fait comme ça” ou les “je ne peux pas changer l’autre ou la situation”, ou toutes autres phrases [sic] incarnant les limites liées à nos tactiques et à nos stratégies habituelles. Choisir permet de dépasser nos habitudes. Cela permet de cesser d’être victime de la situation, de soi ou de l’autre.

Ainsi, faisant écho aux grands principes de la psychologie positive, champ de recherche et de pratique constitué aux États-Unis il y a une quinzaine d’années grâce à l’apport des chercheurs Martin E. P. Seligman et Mihály Csíkszentmihályi (2000), Mongeau et Tremblay déplacent notre centre d’attention : ils nous proposent de « suivre le plaisir » plutôt que de nous concentrer sur les malaises et les problèmes relationnels (p. 15).

Références

Clarac, François, et Jean-Pierre Ternaux. (2008). Historique des neurosciences. Du neurone à l’émergence de la pensée. Bruxelles : Éditions De Boeck Université.

Lefevre, René. (2007). Platon, philosophe du plaisir. Paris : L’Harmattan.

Seligman, Martin E. P., et Mihály Csíkszentmihályi. (2000). Positive psychology. An introduction. American Psychologist, 55(1), 5-14.

Vincent, Jean-Didier. (1999). Biologie des passions. Paris : Éditions Odile Jacob.



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