Canadian Journal of Communication Vol 42 (2017)
©2017 Canadian Journal of Communication Corporation


Review

Andréanne Rousseau
Institut national de la recherche scientifique (INRS)


bookCommunication transnationale et industries de la culture: une anthologie en trois volumes (1970-1986)—tome 3. Par Armand Mattelart. Édition établie et présentée par Fabien Granjon et Michel Sénécal. Paris : Presses des Mines, 2015, 395 pp. ISBN : 9782356712288.


Depuis plus de trente ans, le développement accéléré des technologies de l’information et de la communication transforme et fait émerger de nouvelles dynamiques sociales. Leur étude nécessite le maintien d’un certain équilibre entre, d’un côté, la volonté de rendre compte d’un phénomène dans sa forme actuelle et, de l’autre, celle d’édifier les bases d’un savoir critique qui transcende les années. Parmi les travaux qui ont su relever ce défi, on compte notamment ceux du sociologue Armand Mattelart. Ce dernier s’est particulièrement démarqué pour son approche généalogique de l’étude des médias, de la culture et des systèmes de communication, en France et au Chili. Communication transnationale et industries de la culture, dernier tome d’une trilogie colligeant les travaux de Mattelart, regroupe les textes rédigés entre 1970 et 1986 sur le thème de la communication et des industries culturelles. Ce tome, qui inclut une préface de Fabien Granjon et Michel Sénécal, réunit 17 textes et extraits de travaux qui dessinent le pourtour d’une approche matérialiste de l’internationalisation des systèmes de communication et des industries de la culture. Sans s’y réduire, on peut dégager quatre fils conducteurs au sein de cet ouvrage.

D’abord, l’accent est mis sur la nécessité de voir se développer une étude critique de la communication, des médias et des industries de la culture. Si une telle proposition peut paraître une évidence aujourd’hui, dans un contexte où plusieurs débats publics portent sur l’action structurante des activités de la communication, Mattelart peut certainement être considéré comme un pionnier—du moins en France—de la réflexion à cet effet. Il s’oppose ainsi à plusieurs courants de recherche alors dominants qui selon lui ne sont pas aptes à fournir un cadre théorique pour l’étude d’un phénomène aux manifestations fragmentées. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’approche fonctionnaliste qu’il associe à un outil permettant de servir l’idéologie dominante en empêchant toute réflexion potentiellement émancipatrice sur les systèmes de communication en place (p. 65). En effet, chez Mattelart, l’attention n’est pas tant portée sur le comment du développement transnational des appareils de communication que sur son pourquoi. Il s’intéresse plus spécifiquement aux conditions qui rendent possible et soutiennent la transnationalisation des systèmes de communication de même qu’à la manière dont ceux-ci s’ancrent à des contextes nationaux. À cet égard, sa pensée est surtout marquée par les théoriciens critiques de l’École de Francfort, les théories matérialistes de Karl Marx, le concept d’appareil idéologique d’État de Louis Althusser, ainsi que par les théories de l’hégémonie et de l’impérialisme culturel d’Antonio Gramsci. Au fil de ces emprunts et des différents textes de l’anthologie émerge une théorie de la communication qui rend compte de son rôle dans la production et la reproduction des structures de domination d’un capitalisme mondialisé : « La manière dont fonctionne l’appareil de communication, dont se fabriquent et s’échangent les messages, correspond aux mécanismes de production et d’échange généraux qui conditionnent toutes les pratiques humaines dans la société » (p. 202).

Ensuite, Mattelart accorde une attention particulière aux dynamiques locales associées à l’implantation des réseaux de communication transnationaux. En effet, il s’intéresse autant aux forces hégémoniques que contre-hégémoniques, comprenant la dynamique, voire l’entrechoquement, entre celles-ci comme un moteur de transformation sociale. Il critique d’ailleurs une tendance forte des théories de l’impérialisme culturel consistant à accorder une importance trop grande à l’action oppressante des forces transnationales au détriment des dynamiques nationales. S’appuyant surtout sur le cas de l’Amérique latine et de l’Europe, Mattelart développe une théorie renouvelée de l’impérialisme culturel qui rend compte de l’intégration complexe des valeurs et des structures capitalistes en périphérie des grandes puissances. Dans le contexte de la crise du pétrole qui caractérise son époque, l’auteur présente la multinationalisation comme une manifestation du repositionnement du système capitaliste et de l’expansion de l’impérialisme culturel. Insistant sur les différentes manières dont s’implantent les appareils de communication des firmes transnationales, Mattelart s’intéresse à ces disparités en considérant les possibilités d’émancipation et de résistance qu’elles peuvent contenir. Le regard de Mattelart porte ainsi tout autant sur le développement des appareils politiques et idéologiques des grandes puissances que sur les réponses des différentes nations face au développement des firmes transnationales sur leur territoire.

Mattelart accorde aussi une grande importance au contexte historique des phénomènes observés, ce qui constitue le troisième fil conducteur reliant les textes colligés. Cette approche généalogique se caractérise par la prise en compte de l’évolution du contexte social et politique dans l’appréhension des phénomènes observés. De cette façon, l’auteur met de l’avant la façon dont sont apparus et ont évolué les systèmes de communication afin de comprendre la culture et ses produits. De plus, en faisant la genèse des événements historiques ayant mené à l’implantation de systèmes de communication internationalisés, Mattelart expose le caractère particulier dans lequel chaque réalité émerge et, de surcroît, les différentes manifestations de résistances locales. À plusieurs reprises, Mattelart fait ainsi usage du concept de self-resilience, défini comme un « processus de mobilisation des ressources locales en vue de satisfaire les besoins locaux » (p. 235). Globalement, c’est donc une sociologie du changement qui est ici mise de l’avant, laquelle accorde une importance considérable à l’action historique des groupes dans la compréhension du développement de leur société.

Le dernier aspect qui caractérise cette anthologie est qu’elle propose autant des éléments de réflexion théorique que des analyses de réalités concrètes appuyant la position critique de l’auteur. D’une part, plusieurs textes tels que « La critique de la communication research », « Pour une critique de l’économie politique des médias » et « Mémorandum pour une analyse de l’impact culturel des firmes transnationales » permettent surtout de préciser et de situer l’approche de l’auteur en regard à certains travaux et courants théoriques. D’autre part, des textes tels que « Les producteurs de l’electronic warfare », « Les séries de la télé-éducation américaine : une rue à sens unique » et « Où l’on passe du défi informatique au défi transnational » font plutôt la démonstration des impacts et effets du développement des systèmes de communication. D’ailleurs, bien que l’ouvrage présente des réflexions élaborées autour de divers objets pouvant sembler a priori épars et décousus (le rôle et le développement des technologies militaires américaines, la production de la télé-éducation, l’évolution des réseaux informatiques, etc.), l’analyse qui en est faite permet de mettre en lumière la force de pénétration du processus d’internationalisation et de marchandisation de la culture qui sous-tend l’évolution des modes de production capitalistes. En s’arrêtant sur des cas très concrets, qui vont du développement des réseaux de communication par voie ferroviaire, de l’implantation d’IBM en Amérique latine ou de l’exportation de la série éducative Sesame Street au Chili, Mattelart démontre les rouages d’une articulation bien huilée entre le développement et l’internationalisation des modes de communication, les modes de production de la société capitaliste postindustrielle et le développement des industries culturelles locales. Il paraît ainsi très clair que pour l’auteur, le développement de ces industries implique de nécessaires interventions en vue de la préservation des cultures nationales. Résolument engagé, Mattelart ne cache en rien sa volonté de contribuer à l’émergence de voies alternatives aux pouvoirs dominants à travers ses écrits.

En conclusion, bien que les textes présentés aient été rédigés il y a quelques décennies déjà, on ne peut s’empêcher de constater la pertinence contemporaine des questions qui y sont posées. Par exemple, l’enjeu du positionnement des États face aux grands joueurs mondiaux est une question d’actualité dans le contexte du développement de nouveaux modèles économiques associés à l’émergence des plateformes mondiales de diffusion des contenus culturels (Netflix et autres). Si l’impératif de développer de nouveaux modèles économiques faisant contrepoids aux firmes transnationales a été posé par divers gouvernements, chaque pays avance à des rythmes et dans des directions différentes dans leur recherche de nouveaux cadres politiques et réglementaires. Par exemple, la Commission européenne travaille actuellement à l’instauration potentielle de mesures telles que l’imposition de quotas culturels, ce qui obligerait les plateformes de diffusion de contenus à proposer au moins 20% de contenus européens. De la même manière, la France a récemment voté pour l’imposition d’une « taxe YouTube » afin qu’une partie des revenus publicitaires générés sur la plateforme soit versée au cinéma français. Au Canada, le gouvernement fédéral a pour sa part rejeté l’idée de mettre à contribution ces nouveaux intermédiaires transnationaux. La pluralité des formes par lesquelles se développent les nouveaux systèmes de diffusion témoigne de ce même jeu d’échelle entre pouvoirs locaux et transnationaux qui est au centre de la sociologie de Mattelart. Ainsi, le contexte actuel, marqué par l’arrivée de ces technologies perturbatrices, permet de constater à quel point l’approche critique des systèmes de communication présentée dans cet ouvrage fournit les bases d’une réflexion de fond sur le développement politique et social en lien avec l’évolution du système capitaliste.




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