Canadian Journal of Communication Vol 42 (2017)
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Review

Bálint Demers
Université du Québec à Montréal


bookCommunication, idéologies et hégémonies culturelles (Tome 1). Par Armand Mattelart. Édition établie et présentée par Fabien Granjon et Michel Sénécal. Paris : Presses des Mines, Collection Matérialismes, 2015. 370 pages. ISBN : 9782356712035.


Les bouleversements sociaux et politiques qu’a connus la société chilienne durant les décennies 1960 et 1970 se confondent avec une période cruciale du parcours intellectuel du sociologue Armand Mattelart. Né en 1936 à Jodoigne en Belgique, aujourd’hui professeur émérite à l’Université Paris 8, celui-ci construit depuis cinq décennies une œuvre marquante et prolifique dans le domaine des sciences de l’information et de la communication. Mattelart a en effet développé une approche combinant perspectives gramsciennes et économie politique de la communication, par laquelle il appréhende les phénomènes communicationnels à travers leur dimension géopolitique. Ses contributions universitaires se sont toutefois toujours doublées d’un engagement politique, le sociologue ne cherchant « pas seulement à produire des connaissances dans un champ spécifique de savoir sur la société, mais à contribuer à changer l’état des choses existant » (p. 8).

L’expérience chilienne de Mattelart y est sans doute pour quelque chose. En 1962, suite à des études en démographie à Paris, il est en effet embauché comme enseignant-chercheur à l’Université pontificale catholique de Santiago. Durant les 11 années de son séjour au Chili, le sociologue se détourne peu à peu des études démographiques pour s’intéresser aux phénomènes communicationnels. À la même époque, son pays d’accueil est traversé par de grandes transformations sociales et politiques, alors que les réformes sociales et agraires lancées par le gouvernement du démocrate-chrétien Eduardo Frei (1964–1970) culminent avec l’élection du gouvernement de gauche de l’Unité populaire dirigé par Salvador Allende (1970–1973). Durant cette période, Mattelart publie de nombreux ouvrages et articles sur les stratégies de communication mises en place par la classe dominante pour combattre le mouvement populaire et s’implique dans les débats sur l’usage des médias menés au sein de la gauche. Le coup d’État qui renverse le gouvernement de l’Unité populaire en septembre 1973 entraîne l’expulsion de Mattelart et son installation en France, sans toutefois interrompre la publication de ses contributions sur la question chilienne, qui culmine avec la coréalisation d’un film, La Spirale (1976).

Le recueil Communication, idéologies et hégémonies culturelles (1) rend compte de cette expérience chilienne. Publié en 2015 aux Presses des Mines, il s’agit du premier tome d’une anthologie en trois volumes composée de textes originellement publiés par Mattelart entre 1970 et 1986 et dans certains cas encore inédits en français. L’ensemble est structuré de façon à rendre compte chronologiquement du parcours intellectuel de Mattelart comme de l’histoire sociale et politique du Chili des années 1960-1970. De même, les notes qui précèdent de manière opportune chaque texte permettent d’expliciter le contexte d’écriture de ceux-ci, alors que la préface de Fabien Granjon et Michel Sénécal, ainsi que les « repères biographiques » inclus en fin d’ouvrage, détaillent le parcours professionnel de Mattelart. Une bibliographie complète des publications du sociologue clôt le volume.

Le corpus a pour fil conducteur la description des usages que font les classes dominantes chiliennes et la puissance impérialiste américaine des moyens de communication de masse, d’abord pour établir une nouvelle hégémonie culturelle dans le cadre des politiques latino-américaines de John F. Kennedy, puis pour combattre le mouvement populaire chilien. Mattelart insiste ici sur l’évolution qui s’opère progressivement dans la stratégie médiatique de la bourgeoisie, d’une approche traditionnelle à la construction d’une « ligne de masse » visant à mobiliser activement la population contre le gouvernement de l’Unité populaire. C’est dans l’analyse de cette bifurcation que se dégage la thèse qui traverse tout ce recueil : les moyens de communication et l’idéologie qu’ils diffusent ne sont pas déterminés par le mode de production, mais sont plutôt des éléments fondamentaux de la constitution et de la consolidation de celui-ci. En ce sens, la lutte communicationnelle et idéologique est une dimension centrale de la lutte de classes que la gauche ici chilienne tend trop souvent à négliger. Effectivement, l’auteur avance qu’« il ne suffit pas de mettre à travailler des journalistes de gauche dans un journal, une revue ou une radio, pour obtenir un instrument qui serve la révolution … » (p. 169), puisque changer les messages véhiculés par les médias requiert de transformer les rapports de production dans lesquels ils fonctionnent. Au contraire, le gouvernement de l’Unité populaire s’est plutôt cantonné à un usage « bourgeois » et traditionnel des moyens de communication avec pour seul objectif d’apaiser les classes moyennes, alors même que la droite chilienne s’inspirait de méthodes de la gauche révolutionnaire pour déstabiliser ce même gouvernement. Évidemment, cette opération de déstabilisation n’eût été possible sans l’importante aide (technique, financière, publicitaire, éducative, etc.) fournie par le gouvernement des États-Unis. Dans cette optique, en soulignant la dépendance des pays du Sud envers les technologies de communication des pays du Nord, Mattelart développe la notion d’impérialisme culturel.

Le recueil est divisé en trois parties dont l’enchaînement est cohérent tant d’un point de vue thématique qu’historique. Alors que la première partie pose les assises théoriques et analytiques de la démarche de Mattelart, la seconde s’emploie à analyser le discours et les stratégies communicationnelles de la droite chilienne, et la troisième décortique l’assistance stratégique et médiatique apportée par les États-Unis à celle-ci avant et après le coup d’État. Le premier texte de l’ouvrage, intitulé « Une lecture idéologique de l’Essai sur le Principe de population » (1970, pp. 51–84) se veut une critique des présupposés idéologiques contenue dans l’Essai sur le Principe de population de Thomas Malthus. Mattelart y développe une comparaison entre le contexte historique duquel est issue la thèse de l’économiste anglais et les politiques de contrôle de la natalité mises en œuvre dans le Tiers-Monde des années 1960. On voit ainsi l’auteur combiner son expérience de démographe avec le tournant marxiste qui s’était opéré dans ses travaux quelques années plus tôt. Dans le second texte, « Pour une analyse de classe de la communication » (1979, pp. 85–126), Mattelart explicite son approche théorique. Après avoir effectué une critique des présupposés et concepts des approches fonctionnalistes en communication, il propose un cadre d’analyse visant à construire une « économie politique critique de la communication » (p. 26), et montre comment les outils conceptuels hérités du marxisme peuvent y être mobilisés. Le texte suivant (« La lecture idéologique des messages », 1970, pp. 127–136) voit l’auteur mettre cette approche en pratique en analysant le traitement médiatique du mouvement étudiant chilien effectué par le quotidien El Mercurio dans la seconde moitié des années 1960. « La communication des masses. [Extrait :] 1. La nature de la pratique de la communication dans une société dépendante » (1971, pp. 137–162) poursuit sur cette lancée, en adoptant cependant une posture engagée : Mattelart y invite la gauche (au gouvernement depuis un an) à prendre au sérieux la question de l’usage des médias en analysant les contradictions du discours technocratique et dépolitisant véhiculé par certains secteurs de la droite chilienne.

Les trois textes suivants, « Pour comprendre politiquement les médias » (1973, pp. 163–170), « Mass media et “ligne de masse” de la bourgeoisie » (1974, pp. 171–201) et « Appareils idéologiques d’État et luttes de classes » (1974, pp. 203–227), nous amènent au cœur de la thèse du recueil. Peu de temps après le coup d’État militaire, Mattelart effectue un bilan critique des politiques de communication mises de l’avant par le gouvernement de l’Unité populaire, montrant que le manque de vigueur de la gauche dans ce domaine a eu pour conséquence l’initiative de la droite au niveau de la lutte idéologique. La droite s’est ainsi faite « léniniste » (p. 172) renonçant au discours technocratique pour adopter une propagande mobilisatrice visant à mettre en mouvement des secteurs précis de la population par l’adoption de signifiants (des termes tels que « solidarité » ou encore « peuple ») qui dans d’autres contextes étaient ceux de la gauche révolutionnaire. Cela a été rendu possible parce que ces pratiques existaient déjà sous forme embryonnaire au sein des grémios, des syndicats patronaux à tendance fascisante. Le dernier des trois textes, une entrevue que Mattelart a accordée aux Cahiers du cinéma, donne accès à un condensé des analyses présentées dans les deux textes précédents.

Les quatre textes qui suivent se penchent sur le rôle joué par les États-Unis dans la déroute du gouvernement de l’Unité populaire et le renforcement de la dictature d’Augusto Pinochet. Le texte « Firmes multinationales et syndicats jaunes dans la contre-insurrection » (1975, pp. 229–246) porte ainsi sur le développement de la « science de la guerre contre-insurrectionnelle » (p. 230) par le Pentagone suite aux difficultés rencontrées par l’intervention militaire américaine au Vietnam, et sur son utilisation dans le contexte chilien. « Du bon sauvage au sous-développé » (1971, pp. 247–265) propose quant à lui une analyse de l’idéologie sous-jacente portée par les comics de Disney diffusés au Chili au début des années 1970, faisant ainsi ressortir les éléments de propagande impérialiste qui y sont contenus. Finalement, « Idéologie, information et État militaire » (1978, pp. 267–308) et « La sécurité d’État » (1983, pp. 309–311) traitent de la consolidation du régime de Pinochet, à travers les stratégies publicitaires mises en place avec la complicité d’agences étrangères ainsi que l’achat de « technologies de l’information » utilisées à des fins de surveillance et de répression et vendues par les États-Unis aux régimes autoritaires du Sud.

Le recueil se clôt sur la reprise de deux entretiens accordés par Mattelart, le premier lors de la sortie du film La Spirale, et le second trente ans plus tard. Tous deux reviennent sur la genèse et la production de cet essai documentaire et sur le contenu politique de celui-ci, synthétisant ainsi un grand nombre d’éléments développés plus en détail dans les textes précédents.

En fin de compte, le premier tome de cette anthologie apparaît comme un compte-rendu solide et instructif de l’histoire politique chilienne des années 1960–1970, vue à travers le prisme de la communication et de ses usages politiques. Il fournit en outre un excellent aperçu du cheminement de la pensée de Mattelart durant cette période. La juxtaposition de plusieurs types de contributions (articles longs et courts, entrevues, extraits) n’enlève rien à la cohérence de l’ensemble. En effet, la thèse qui traverse tout le recueil est développée de manière convaincante et sert de fil conducteur au corpus. Évidemment, le contenu n’échappe pas à quelques répétitions, qui sont le corollaire du format anthologique. On pourra également reprocher au recueil de n’aborder que de manière furtive les stratégies communicationnelles déployées par la gauche chilienne, ce qui pourrait suggérer que celles-ci étaient pratiquement inexistantes. Évidemment, c’est là un choix éditorial qui est cohérent avec les thèses de Mattelart qui soulignent les insuffisances de la gauche au niveau de la lutte idéologique. Cette cohérence n’aurait toutefois pas été affaiblie par une analyse plus poussée des stratégies médiatiques de l’Unité populaire (par exemple dans le contexte électoral) ou des cordons industriels, qui aurait permis de dresser un tableau plus complet de la situation. Au-delà de ces réserves mineures, la lecture du premier tome de cette anthologie se révèlera fort pertinente à celles et ceux qui s’intéressent à la pensée de son auteur, à l’économie politique critique de la communication, ou encore à l’histoire politique du Chili et de l’Amérique latine. En constatant les défis auxquels ont eu à faire face les nombreux gouvernements progressistes élus dans cette région depuis le début des années 2000, l’on constate effectivement que les réflexions de Mattelart n’ont rien perdu de leur actualité.




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