Canadian Journal of Communication Vol 44 (2019) 419–437  ©2019 Canadian Journal of Communication Corporation  http://doi.org/10.22230/cjc.2019v43n3a2974


Santé sexuelle et usages du Web : que cherchent à savoir les jeunes femmes sur internet?

Marie-Eve Lang, Centre ComSanté de l’UQAM

Marie-Eve Langa effectué un postdoctorat au Centre ComSanté de l’UQAM et possède un doctorat en communication publique de l’Université Laval. Courriel: marie.eve.lang@gmail.com


ABSTRACT

Background Despite a growing number of studies on young people, the internet, and sexuality, not much is known on young women’s Web searches regarding sexuality, and even less so on the context of their queries.

Analysis Based on an innovative “private” blog method combined with in-depth interviews, our study sought to determine what teenage girls and young women ages 17 to 21 are searching for on the Web—as well as their motivations. 

Conclusions and implications  Results show that the participants use the internet to gather information on a wide variety of sexual topics, often to calm their anxiety about social norms—especially when the nature of their worries is taboo.

Keywords Blogs; Web usage; Internet; Research methods; Sexuality

RÉSUMÉ

Contexte  Malgré l’effervescence des études portant sur les jeunes, le Web et la sexualité, nous ne connaissons encore que très peu ce que cherchent les jeunes femmes sur internet et, surtout, le contexte dans lequel s’inscrivent ces recherches. 

Analyse  Par une méthode originale misant sur l’écriture de blogues « privés » et sur des entretiens individuels, 30 participantes âgées de 17 à 21 ans ont témoigné de leurs recherches en lien avec la sexualité sur le Web et des motivations menant à ces recherches. 

Conclusions et implications  Les résultats montrent qu’elles utilisent le Web pour répondre à une multitude de questions, qui sont souvent motivées par des craintes liées à la norme, surtout lorsque le sujet de leurs inquiétudes est tabou.

Mots clés  Blogues; Usages du Web; Internet; Méthodes de recherche; Sexualité


Introduction

Les adolescent(e)s et les jeunes adultes d’aujourd’hui sont de très grands usagers du Web. Internet constitue souvent, pour eux, le moyen de choix pour obtenir des informations sur des sujets embarrassants ou délicats, comme la santé sexuelle (Gray, Klein, Cantrill et Noyce, 2002; Suzuki et Calzo, 2004; Döring, 2009; Smith, 2011). Cependant, très peu de recherches ont porté sur la façon dont les jeunes comme les adultes utilisent le Web pour trouver des informations sur de tels sujets, ou encore sur ce qu’ils y trouvent (Buhi, Daley, Furhmann et Smith, 2009; Jones et Biddlecom, 2011). La plupart des études qualitatives s’intéressent plus à la capacité des jeunes à trouver l’information pertinente sur la sexualité (voir par exemple Buhi et al., 2009, et Boubée, 2008) et à l’utilité et la fiabilité des sources utilisées (voir par exemple Hetsroni, 2007, et Jones et Biddlecom, 2011) qu’aux motivations menant les usagers à faire leurs recherches (Lang, 2013). Nous n’avons donc qu’une vague idée de l’expérience concrète de leurs usages du Web pour obtenir des informations sur la santé sexuelle, particulièrement en ce qui concerne les jeunes femmes.

Il est pourtant nécessaire d’interroger cette expérience afin de mieux comprendre les besoins des adolescentes et des jeunes femmes en matière d’information sexuelle et de soutien psychologique lié à la sexualité. Une meilleure connaissance de ces besoins permettrait, entre autres, d’élaborer des programmes sociaux et éducatifs qui leur sont mieux ciblés et pertinents. Les résultats de notre recherche montrent, d’ailleurs, que les programmes actuels ne répondent pas aux besoins des jeunes femmes en matière d’information et, plus encore, soulignent l’importance de créer des programmes qui les invitent à déconstruire les normes sociales en matière de sexualité, puisque leurs requêtes sur le Web mettent en lumière leur besoin d’être rassurées quant à leur « normalité ».

Problématique

Notre recherche, qui se situe à la jonction de la sociologie des usages et des études féministes, avait pour but de connaître les « véritables » requêtes Web effectuées par les jeunes femmes concernant la sexualité, en mettant l’accent sur le contexte d’apparition de leurs questions, c’est-à-dire sur les motivations qui les ont poussées à mener leurs recherches. Ce questionnement s’inscrivait dans un processus de recherche plus large s’intéressant à l’agentivité sexuelle des participantes, particulièrement à leurs façons de négocier leur pouvoir dans le cadre de leur vie sexuelle (Lang, 2013). Cet accent porté à leur agentivité dans la prise en charge de leur propre sexualité nous semblait crucial dans un contexte social marqué par une « panique morale » soulevée en grande partie par les discours actuels et récents sur l’hypersexualisation des jeunes femmes, par lesquels on les considère souvent comme des « victimes » et non comme des agentes sexuelles à part entière (Lang, 2013; Hasinoff, 2010; Caron, 2009).

Nous appuyant notamment sur Giddens (2005 [1984]) pour définir l’agentivité comme la « capacité d’agir » des individus malgré des structures parfois contraignantes qu’ils peuvent ou non réitérer, nous avons considéré comme lui que le pouvoir s’exprime à travers les actions de la vie courante qu’accomplissent les membres de la société en tant qu’acteurs « compétents » (p. 41), c’est-à-dire en tant qu’acteurs possédant une « capacité réflexive ». Cette définition (plus étayée dans Lang, 2013), s’inscrit parfaitement dans le courant de la sociologie des usages, puisque comme l’a souligné de Certeau (1980), l’usager n’est pas « un simple consommateur passif de produits et services qui lui sont offerts », mais un véritable « acteur » (Jouët, 2000, p. 502). 

D’ailleurs, malgré la très grande rareté des études sur les usages du Web misant sur l’idée d’agentivité des usagers, Lemire, Sicotte et Paré (2008) ont pu montrer, dans leur étude sur les usages d’une population adulte du site PasseportSanté, qu’internet pouvait devenir un outil important d’empowerment pour les usagers puisqu’ils pouvaient, en consultant le Web, se percevoir comme plus compétents et plus en contrôle de leur santé.

Et puisque l’usage du Web est un construit social (Joüet, 2000) « indissociable » des espaces où il prend forme (Nifle, 2001), il est nécessaire d’interroger les deux dimensions, sociale et technique, qui le composent (Chambat, 1994), sans quoi la notion d’usage devient purement « instrumentale » (Jouët, 2000; voir aussi Champagne, Combessie et Sayad, 1985, et Massit-Folléa, 2002).

Or, dans le cas des études sur les usages du Web des jeunes en lien avec la sexualité, cet ancrage social semblait absent : plusieurs études, par exemple, s’attardaient à observer comment les jeunes utilisaient internet pour répondre à leurs questions sur la sexualité (la réponse, souvent, étant « Google ») (voir Buhi et al., 2009). Et le petit nombre de recherches qui a étudié qualitativement les usages du Web des adolescents en lien avec la sexualité présentait souvent par ailleurs plusieurs lacunes importantes minant la fiabilité, l’étendue ou la finesse de leurs résultats.

Certaines études, par exemple, se basaient sur des situations fictives et préscénarisées pour observer le comportement des jeunes sur internet. On leur demandait de trouver sur internet des réponses à des questions portant sur les ITSS pendant que l’on comptait leurs « clics » et que l’on enregistrait leur parcours de recherche1. Cette approche, très postpositiviste, faisait en sorte que les participants se sentaient comme soumis à un examen, et ne s’engageaient pas dans le processus de recherche sur le Web avec la même ardeur dont ils auraient probablement fait preuve s’ils avaient véritablement fait face aux situations qu’on leur demandait de s’imaginer. Ainsi, dans l’étude de Buhi et al. (2009), un participant, frustré de ne pas pouvoir trouver l’information qu’on lui demandait au sujet du soutien après-viol dans sa région pour une « amie » fictive, a dit au micro : « I give up. I quit. My friend will just have to be raped and get over it. » Il est tout à fait raisonnable de supposer que ce participant n’aurait pas eu la même réaction si la situation proposée avait été réelle, et que les résultats de cette étude, s’ils avaient pu être obtenus autrement, auraient été radicalement différents.

Ceci montre à quel point, dans les études sur les usages, « la grande variabilité méthodologique influe directement sur les résultats de l’analyse des données » (Ihadjadene et Chaudiron, 2008). Il est donc très important de s’assurer de la qualité et de la neutralité du devis de recherche, dont dépend la qualité des résultats obtenus.

Dans notre cas, il était primordial d’élaborer un devis de recherche où les participantes seraient appelées à expliquer le contexte de leurs usages, l’importance qu’elles y accordent, et les significations qu’elles en tirent—lesquels nous informeraient sur la portée sociale de leurs usages. Il nous semblait aussi congruent d’élaborer un devis qui mette en lumière l’autonomie des usagers, comme le processus de requête sur le Web en lui-même est signe d’agentivité personnelle (Lang, 2013). Il était enfin nécessaire de faire en sorte que les situations à étudier soient réelles, et que les données ne soient pas faussement guidées par des questionnaires limitant à l’avance les possibilités de réponse et l’expression des participantes.

Méthode

Pour répondre à notre question de recherche, nous avons élaboré une méthode de recherche ayant recours à l’écriture de blogues et à des entretiens. Nous avons demandé à des jeunes Franco-Canadiennes âgées de 17 à 21 ans de décrire dans un blogue leurs expériences passées et présentes du Web et de la sexualité. Ce blogue était cependant « privé », c’est-à-dire que seuls la chercheuse et son informaticien avaient accès aux données, qui étaient protégées par mot de passe. Cette façon de faire avait pour but d’assurer la confidentialité des données et d’encourager une écriture plus près de la confidence, un peu à la manière d’un journal intime (voir figure 1). 

Figure 1

Trente jeunes filles âgées de 17 à 21 ans ont accepté de participer à notre recherche2. Les participantes ont été recrutées soit par la méthode « boule-de-neige » (en commençant avec des jeunes filles de notre entourage), soit en visitant des classes d’universités et une école secondaire francophones au Québec et au Nouveau-Brunswick3. Celles-ci ont été invitées à bloguer pendant une période de trois à quatre mois, en les laissant libres des sujets qu’elles voudraient aborder, ainsi que de la fréquence et de la longueur des écrits. Nous leur avons cependant demandé de mettre l’accent sur la façon dont elles se sont senties en recherchant des informations sur la sexualité et sur le contexte dans lesquels leurs questions sont apparues. 

Plusieurs moyens ont été mis à leur disposition pour s’exprimer : elles pouvaient le faire en utilisant divers outils informatiques (entrée de texte, enregistrement vidéo ou enregistrement audio) et avaient la possibilité d’enrichir leur blogue et d’illustrer leur pensée par des liens URL et des photos trouvées sur le Web. Aucune n’a cependant utilisé l’option de l’enregistrement. Elles ont ensuite été invitées à participer à un entretien individuel pour enrichir et préciser les données. Le blogue a alors servi à « briser la glace », car elles étaient déjà prêtes à discuter de ce qu’elles avaient écrit. Vers la fin de l’entrevue, nous leur avons demandé si elles avaient été trop timides pour aborder par écrit certains thèmes, comme les ITSS, le vaginisme ou l’utilisation de la drogue lors de relations sexuelles. Dans quelques cas, cela a permis d’ouvrir la porte à une nouvelle discussion (principalement sur le vaginisme4), et de combler les lacunes que le blogue seul aurait pu avoir.

La méthode (qui a été évaluée au cours de l’étude) s’est révélée très efficace pour obtenir un très grand volume de données pertinentes sur les usages du Web des participantes en lien avec la sexualité. La majorité des participantes a présenté un blogue très complet, le nombre d’entrées par participante pouvant aller jusqu’à 34 (la moyenne étant d’environ 10 entrées) (voir figure 2). La méthode a également été appréciée des participantes : un grand nombre d’entre elles ont dit avoir trouvé du plaisir à remplir leur blogue, et plusieurs ont mentionné que la méthode encourageait d’autant plus les confidences qu’elles étaient conscientes que le blogue était confidentiel et que la chercheuse « n’était pas là pour [les] juger ». Nous supposons donc que le risque d’autocensure des déclarations a ainsi pu être considérablement diminué.

Figure 2

La méthode (jumelée aux entretiens) a ultimement fourni aux participantes l’occasion d’exprimer par et pour elles-mêmes leurs expériences en matière de sexualité, et nous a permis de recueillir des données riches, puisque l’écriture sur une longue période et le retour sur les écrits en entrevue ont pu encourager la réflexivité5 et l’expression de soi des participantes tout en diminuant l’effet « top-down » entre la chercheuse et ces dernières. 

Résultats

Les résultats (à visée d’abord descriptive, puisqu’aucune étude fiable, à notre connaissance, n’a fait la recension de ces usages avant la nôtre) montrent que les participantes cherchent des informations sur une multitude de thèmes en matière de sexualité, mais que le niveau d’inquiétude lié à ces préoccupations diffère selon les thèmes cherchés. Bien qu’internet leur semble une solution rapide, facile, efficace et anonyme pour répondre à leurs questions d’ordre plus « physique », elles utilisent beaucoup moins le Web pour répondre à leurs besoins d’ordre plus « psychologique » ou « relationnel ». Nous avons aussi pu observer que les participantes cherchent relativement peu sur les thèmes liés, par exemple, aux ITSS (contrairement à ce que laissent suggérer plusieurs études « d’observation »), mais cherchent plus abondamment sur certaines craintes « centrales » liées à leur vie sexuelle (douleurs à la pénétration, « dysfonctions » sexuelles6, etc.) de même que sur les « normes » en matière de relations sexuelles, comme s’il existait une norme de durée et de fréquence des relations pour chaque tranche d’âge de la population (même si elles se doutent bien qu’elle serait peut-être difficile à obtenir ou à trouver). Beaucoup de leurs recherches, enfin, concernent la « façon » d’accomplir certains actes sexuels, parce que les participantes craignent ne pas être assez « compétentes » l’occasion venue.

Pour offrir au lecteur une vision globale des différentes requêtes effectuées par les participantes, nous les avons réunies par thème, puis par catégorie de thème, selon le degré d’inquiétude ou d’investissement que manifestent les participantes dans leurs recherches, ou selon l’attitude qu’elles manifestent envers ces thèmes (voir tableau 1).

Table 1

Comme les résultats de notre étude sont de nature qualitative, nous avons plus cherché à comprendre le contexte et les motivations des requêtes que leur fréquence d’apparition. Ce sont également les motivations et le contexte des recherches qui ont guidé la classification des thèmes cherchés. (Ainsi, comme aucune des participantes n’est tombée enceinte par le passé, leurs recherches portant sur l’avortement, motivées par leur désir de comprendre le débat, ont été classées dans la catégorie « réflexion »).

Les catégories menant à la typologie ne sont donc pas exclusives et servent principalement à illustrer les différents contextes de recherche survenus pour mieux en saisir la variété. Par exemple, les thèmes cherchés n’ayant pas tous la même importance aux yeux des participantes (alors que certains thèmes sont cherchés une fois puis oubliés, d’autres font l’objet de recherches plus intenses qui sont motivées par une crainte récurrente ou par un désir plus prégnant d’obtenir des réponses à ses questions), ils ont été classés de façon à montrer ces différences.

Pour le bien de cet article, nous nous concentrerons sur les thèmes liés aux curiosités et aux craintes, c’est-à-dire sur les thèmes que nous avons catégorisés comme étant « à curiosité simple », « à curiosité concernée », « relatifs à la norme », « relatifs aux craintes centrales » et « relatifs aux craintes vives, mais passagères ». Ce sont les catégories qui portent principalement sur l’éveil à la sexualité et sur la santé sexuelle, alors que les autres thèmes touchent plutôt les relations de couple, le plaisir sexuel et la réflexion (sur l’avortement, par exemple, ou sur les différences de genre dans la société)7. Évidemment, cette distinction n’est pas parfaite, puisque les recherches sur le couple peuvent aussi concerner la santé sexuelle, en son sens large, et qu’inversement, le fait de chercher sur l’apparence du corps concerne aussi la réflexion. C’est pourquoi nous avons toujours tenté de dégager la motivation principale des requêtes lors de la classification (curiosité, inquiétude, désir de comprendre un débat, etc.).

Thèmes à curiosité « simple »

Comme les participantes ont été invitées à discuter de leurs expériences présentes et passées du Web et de la sexualité, plusieurs d’entre elles ont débuté leur blogue en abordant les premières recherches qu’elles avaient effectuées, plus jeunes, sur le Web. Il s’agissait souvent de connaître la signification de certains mots qu’elles avaient entendus et dont elles ont été curieuses de connaître la signification ou encore de certaines parties du corps dont elles ont voulu voir l’apparence : vulve, vagin, etc.

Pour certaines, c’est le mot « orgasme » qui éveillait leur curiosité, comme l’explique ici Rosalie8 :

Je me suis déjà posé la question : « Est-ce que les femmes ont un orgasme? » Pour trouver ma réponse, j’ai fait des recherches sur internet et ça m’a tout dit. Je peux avouer que je ne savais pas qu’une femme pouvait atteindre ça. J’étais vraiment étonnée. (Rosalie, sur le blogue)

Pour d’autres, c’était le mot « pénis » :

Première question venant à l’idée d’une jeune ado allumée sur les garçons, mais qui n’a jamais eu de « chum » … : à quoi ça ressemble un pénis? Non mais, un vrai là, pas un dessin dans un livre! GOOGLE IMAGE est donc venu à ma rescousse. En premier lieu gênée et nerveuse de chercher des images de ÇA (si mon père m’avait surprise... ouh la la), l’important se situe dans la découverte que j’y ai faite : ark, c’est vraiment laid un pénis quand on a 11 ans. (Gabrielle, sur le blogue)

Bref, ce sont souvent des termes qui renvoient au corps (masculin ou féminin) et à son fonctionnement. Plus tard, elles ont utilisé la même approche pour se mettre au courant de certaines pratiques ou pour en apprendre plus sur la réalité des autres. Elles ont cherché, par exemple, « candaulisme », « circoncision », « échangisme », « érection », « fétiches », « histoire de la sexualité », etc.

Lors de ce type de recherches, les participantes étaient curieuses, mais n’étaient pas inquiètes; ainsi, ces requêtes étaient effectuées de façon ponctuelle, et non pas de façon répétitive :

C’était vraiment le début-début, la passe... [où je cherchais de l’information de base]. C’est du genre : ça ressemble à quoi? … J’étais avec mon amie, on regardait ça. Sur mon ordi, sur Google. (Gabrielle, par entrevue)

Leurs recherches étaient parfois motivées par un résultat de navigation qui les a surprises :

[J]e me rappelle très bien être tombée sur un site [où] il y avait des images explicites de femmes nues. Pour arriver sur ce site, j’avais écrit un mot à double sens (ignorant certainement qu’il y avait un deuxième sens « cochon » à ce mot). Sur le coup, cela m’avait beaucoup gênée. […] Après coup, cela m’a intriguée. À l’époque, […] le corps de ces femmes me rendait curieuse. Allais-je ressembler à ça plus tard? Que faisaient-elles au juste? Je ne me rappelle pas avoir été choquée par ces images; mon intrigue prenait le dessus. […] Après quelques minutes, je me suis dépêchée à quitter ce site et je suis retournée à mes occupations d’enfant. (Roxanne, sur le blogue)

Si les participantes n’attribuent pas d’emblée à internet le coup d’envoi d’une curiosité de plus en plus grande envers certaines pratiques sexuelles ou certains désirs, toutes, cependant, ont pu constater la nécessaire évolution de leurs questionnements au fil de leurs expériences et de leurs découvertes. Leurs questions sont devenues plus sérieuses avec le temps et, du même coup, plus « appliquées » à leur vie actuelle. Nous avons classé ces thèmes dans la catégorie des thèmes à curiosité « concernée ».

Thèmes à curiosité « concernée »

Les thèmes que nous avons classés « à curiosité “concernée” » se distinguent des thèmes classés dans la première catégorie par un intérêt plus prononcé de la participante. Ce peut être qu’ils concernent directement le corps de la participante, ses modifications, ou les effets « physiques » que celui-ci subira lors de la première expérience sexuelle ou lors de l’accouchement.

Les thèmes de cette catégorie ont suscité une légère inquiétude, une intrigue, mais de façon particulièrement concernée : les premières relations sexuelles, les menstruations, le corps et le fonctionnement du corps du copain, les sécrétions vaginales, etc. Souvent, et l’on va voir que ce questionnement est commun à plusieurs catégories, la participante se demande si elle (ou son copain) est « normale ». Une question à laquelle internet permettait parfois de fournir des réponses, et au sujet de laquelle elles ont cherché à se rassurer :

[Concernant les menstruations,] ça a été la première question, je pense, que je me suis posée : « Est-ce que je suis normale? [Est-ce que c’est normal] que ça m’arrive à moi, ça? Est-ce que c’est normal que ça m’arrive si jeune? » Je n’avais pas d’amies à qui c’était arrivé encore … . Et finalement, sur internet, [ça a dit que] oui, c’est normal … . Ça rassure. (Sabrina, par entrevue)

Ces thèmes pouvaient susciter des craintes, évidemment, mais il s’agissait alors de craintes modérées, puisque les participantes étaient conscientes, dans ces cas précis, que leurs inquiétudes étaient communes à plusieurs (contraception, infections urinaires, etc.).

Le thème des premières relations sexuelles, sans grande surprise, était récurrent. Celles qui n’avaient pas encore eu de relations sexuelles se demandaient comment leurs premières relations allaient se passer, alors que celles qui avaient déjà eu des relations se souvenaient de leurs craintes initiales :

La plupart du temps, c’était des questions comme : « Que ressent-on quand on fait l’amour? », « Comment atteindre l’orgasme pour une femme? », « Est-ce que c’est douloureux la première fois? », « Est-ce qu’on saigne nécessairement? » … Puis, récemment, j’ai commencé à m’intéresser plutôt à des questions telles que : « Peut-on être vierge à 20 ans? », « Comment savoir si c’est le bon? ». (Mégane, sur le blogue)
Ah, je m’en posais des questions. C’était comment, qu’est-ce que tu ressentais?… J’avais lu que je pouvais saigner. Ça, j’étais traumatisée. [Je voulais savoir] comment le monde vivait ça. J’allais lire sur des blogues. (Noémie, par entrevue) 

Internet leur permettait alors de compléter leurs besoins en information avant le « grand jour », de se préparer mentalement et de réduire leur anxiété, comme le montre ici Sabrina :

[Vers 13 ans,] je suis allée sur internet pour en savoir plus sur les premières menstruations et, surtout, en savoir plus sur comment c’était de faire l’amour pour la première fois! J’ai tapé quelques mots clés sur Google et j’ai visité quelques sites d’information, des forums et des blogues. [Ces sites] m’ont beaucoup aidée concernant mes craintes pour faire l’amour la première fois. Internet complétait alors les informations que je recevais [à l’école] dans mon cours de Formation personnelle et sociale. (Sabrina, sur le blogue)

La première fois passée, ou même avant pour certaines, les participantes ont utilisé internet pour répondre à leurs questions sur la contraception. Sabrina, par exemple, qui avait une relation exclusive et à long terme avec son copain, s’est demandé si « c’était encore nécessaire de mettre le condom ». Elle voulait ainsi connaître « les arguments pour et contre, et les conséquences ». Gabrielle, de son côté, a cherché un moyen contraceptif alternatif à la pilule anticonceptionnelle. Comme son médecin l’avait informée qu’elle avait l’utérus rétroversé (basculé vers l’arrière plutôt que couché sur la vessie), elle a cherché activement sur le Web un moyen qui lui convienne :

Ayant l’utérus renversé, je craignais un peu la pose du stérilet. Sur tout plein de forums, les femmes disent que la pose est affreuse, douloureuse, [que le corps] le rejette dû à la position de leur utérus. Dans ce cas précis, internet ne m’a pas aidée, mais plutôt inquiétée. J’avais toutes sortes d’idées véhiculées par ces femmes sur des blogues comme auféminin.com, etc. Elles mentionnaient que le stérilet Mirena créait des kystes et des fibromes, que l’utérus renversé était signification de fausses couches, … etc. Rien de très rassurant. Alors, je suis allée consulter ma pharmacienne. … Comme quoi internet n’est pas toujours la meilleure source d’information! (Gabrielle, sur le blogue)

Bien qu’internet ne se soit pas révélé pour elle être le moyen de choix pour obtenir une information adaptée à ses besoins, Gabrielle y a quand même eu recours; elle s’est servie d’internet d’abord pour s’informer, pour soupeser différentes options, et comme elle n’y trouvait pas la solution qui lui convenait parfaitement, elle s’est finalement tournée vers une professionnelle de la santé pour faire son choix final. Internet, même s’il s’est avéré dans le cas de Gabrielle insuffisant, a quand même contribué à combler certains de ses besoins en information, notamment en lui fournissant une « base » d’information sur les options les plus courantes.

Si, dans les cas plus particuliers, internet fait défaut, il est grandement utile pour les participantes sans condition particulière. Pour Laurence, par exemple, il a permis de combler les déficits en information reçue par ses parents ou par l’école :

Je connaissais le condom, à l’école, ils nous l’avaient montré, mais la pilule, je n’étais pas informée. Je suis allée chercher [là-dessus]. J’ai découvert qu’il y avait plusieurs méthodes, pas juste le condom. (Laurence, par entrevue)

De façon semblable, d’autres ont montré qu’internet constituait le moyen de choix pour obtenir de l’information sur la contraception, surtout lorsqu’il leur semblait difficile d’en parler à leurs parents :

Il y a environ un an, lorsque j’avais 16 ans, mon copain et moi nous sentions prêts à avoir des relations sexuelles, mais je me posais tout plein de questions sur les contraceptifs. Comment ça marche? Où est-ce que je peux me les procurer? En parler avec mes parents, c’était hors de question (nous ne sommes pas très ouverts)! Je me suis donc tournée vers le moyen le plus facile, internet! Je dois avouer qu’internet a répondu à toutes mes questions. J’ai même pu voir des images détaillées qui m’expliquaient comment mettre un condom et j’avoue que j’ai été soulagée de savoir comment ça fonctionnait. (Émy, sur le blogue)

Cependant, l’un des désavantages de certains sites internet discutant de contraception, explique Émy, est qu’ils mettent l’accent sur l’importance de se protéger, alors que cette notion est déjà acquise par les participantes. Ce qui leur importe, c’est le « comment ».

En général, internet leur est utile pour obtenir des informations factuelles (par exemple, les avantages et les inconvénients des différentes méthodes de contraception) de façon ponctuelle, lorsqu’un besoin apparaît (par exemple, contrôler sa fertilité ou prévenir les infections urinaires). Lorsqu’elles sont à la recherche d’informations factuelles pour un cas précis de leur vie sexuelle, la fiabilité de la source leur est importante. Elles se tournent alors vers des sites officiels, comme le site de la pilule anticonceptionnelle Yasmine, ou vers une infirmière ou un médecin, surtout lorsque internet leur semble faire défaut ou brouille les cartes par une surabondance d’informations contradictoires.

Thèmes relatifs à la norme

Le rapport à la norme occupe une place très importante dans les préoccupations des participantes. Elles cherchent beaucoup à se comparer à la norme, ou du moins à s’informer de ce que constitue cette « norme ».

Leur préoccupation envers la norme s’exprime dans des thèmes liés aux pratiques, mais aussi (et particulièrement) au corps. L’apparence de leur corps génère en effet souvent des craintes, ou du moins un certain inconfort. Elles cherchent alors activement à voir le corps des autres, pour se comparer, s’informer, et si possible, se rassurer.

Par exemple, Amélie, 19 ans, est inquiète de l’apparence de son corps, notamment en ce qui concerne la grosseur de ses seins. Elle utilise alors internet pour voir le corps d’autres femmes (mannequins ou autres) et consulte des forums pour trouver des opinions masculines sur les petits seins :

Au cours de cette année, je suis allée lire un site de discussion qui traitait de ce que pensent les hommes des petits seins. … J’ai été surprise de voir que plusieurs d’entre eux ne se souciaient pas de quelle grosseur ils pouvaient être …. C’est intéressant de pouvoir lire à ce sujet sur internet, car les hommes n’osent pas en parler régulièrement et je ne pouvais jamais savoir ce qu’ils en pensaient réellement. Ce site m’a rassurée et m’a donné une certaine confiance en moi que je n’avais pas du tout avant. … Je suis contente qu’il existe ce genre de sites, car la confidentialité permet aux gens de dire ce qu’ils pensent réellement sans en être gênés. (Amélie, sur le blogue)

Même si internet l’a aidée à se rassurer, Amélie affirmera plus tard être restée ambivalente sur la question, principalement en raison des images qu’elle a pu y trouver :

À force [de voir des filles « bien faites » sur internet], à un moment donné, tu te mets dans la catégorie des anormales, alors ça m’a fait ça assez souvent me sentir [pas belle]. (Amélie, par entrevue)

D’autres cherchent à saisir l’apparence « normale » des parties génitales, l’épilation « normale » du corps (« Est-ce qu’il faut que je me rase partout? »), la fréquence et l’intensité « normales » de l’orgasme (« Qu’est-ce qu’un orgasme, pour une fille? », « En ai-je déjà eu un ? », et « Est-ce normal de n’en avoir jamais eu? »), et la fréquence et la nature des pratiques sexuelles « normales » selon l’âge (« Quelle est la durée d’une relation normale ou idéale? », « Quelle est la fréquence des relations chez les 18-25 ans? Les 34-45 ans? Les personnes âgées? », « Est-ce normal si je suis encore vierge? », etc.).

Plusieurs sont rassurées de trouver sur les forums et les sites pour adolescentes qu’elles sont normales, alors que d’autres sont « déçues » de ne pas avoir pu trouver des informations concrètes sur les normes. Elles auraient souhaité pouvoir se « positionner » par rapport à la norme, et savoir plus précisément à quoi s’attendre de leurs relations à venir.

Thèmes relatifs aux craintes « centrales »

Cette catégorie de thèmes rassemble les craintes les plus importantes exprimées par les participantes. Comme les thèmes relatifs à la norme, ces craintes créent chez elles le sentiment d’être anormales. Cependant, ce sont des craintes plus prégnantes encore : les participantes estiment avoir un « problème » qu’il faut absolument régler, et qui en certains cas doit rester secret. Car pour plusieurs, le fait d’avoir ce « problème » inspire de la honte; elles ont l’impression d’être « seules à avoir ce problème ».

Ces « problèmes » réfèrent souvent à ce que la médecine nomme des « dysfonctions sexuelles » : douleurs à la pénétration, vaginisme, absence de plaisir lors des préliminaires et de la masturbation, pannes de désir, etc. Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas de prime abord d’une inquiétude liée à la performance (dans son sens restreint) : ces jeunes filles ne veulent pas « mieux » performer, mais veulent qu’une relation avec pénétration et sans douleur puisse avoir lieu, par exemple. En d’autres mots, et selon leur expression, la relation sexuelle « ne marche pas ». Leurs inquiétudes ne sont pas non plus dirigées strictement vers leur(s) partenaire(s); elles tiennent à régler leur difficulté d’abord pour elles-mêmes, afin de profiter pleinement de leur sexualité. Le sentiment d’être « anormales » est toutefois très présent, et constitue parfois une motivation extrinsèque pour « régler leur problème » et donc ainsi ne plus avoir à s’en soucier.

Parmi les participantes qui ont discuté de tels thèmes, on trouve Amélie, 19 ans. Amélie ressent de la honte parce que la pénétration est douloureuse et parce qu’elle n’éprouve aucun plaisir à se toucher, ni lors des préliminaires :

Je ne me souviens que d’une seule fois où la pénétration n’a pas été douloureuse. Depuis la première fois, j’ai toujours très mal à toutes les fois qu’il me pénètre, comme s’il me « déviergeait » à chaque fois. C’est donc une autre question que j’ai voulu aller regarder sur internet pour voir si d’autres filles vivaient la même douleur que moi. … [J’avais] honte de ne pas aimer ça. Je me rappelle que les préliminaires avec mon premier chum, je n’aimais même pas ça, ça ne me faisait absolument rien, aucun plaisir sexuel … alors ça me rendait honteuse de ne pas avoir le même plaisir que tout le monde. (Amélie, par entrevue)

Internet, dans son cas, n’a pas contribué à la rassurer :

Ça m’a juste fait voir que c’est supposé faire tout le temps du bien. Je n’ai vu nulle part qu’il y avait des filles que ça ne leur faisait rien, je n’en ai pas trouvé. Je regardais des techniques [qui disaient] comment bouger les doigts et tout. … Ça ne m’a pas aidée. … J’ai l’impression d’être anormale, car je ne connais personne d’autre ayant le même problème que moi. (Amélie, par entrevue)

Plusieurs autres participantes ont avoué avoir vécu une situation semblable. Dans certains cas, internet leur permet d’identifier leur « mal » :

Vers l’âge de 18 ans, … je voulais passer à l’étape suivante, qui est de « faire l’amour ». Malheureusement, après plusieurs essais, rien à faire, la pénétration était tellement douloureuse qu’essayer plus de 4 ou 5 fois me faisait presque pleurer! Google toujours à ma rescousse, j’ai cherché « pénétration difficile » et appuyé sur « Enter » sans vraiment m’attendre à une réponse. Plusieurs blogues en tête de liste, tous sur ce sujet, mais aucun avec une solution à ce problème… Sauf un, quelqu’un avait ajouté un commentaire du genre : « Va sur Google, et tape “VAGINISME”, c’est de ça dont tu souffres ». (Gabrielle, sur le blogue)

Heureuses de pouvoir enfin « identifier » leur condition, elles cherchent alors des façons de « traiter » leur problème, mais sont vite déçues :

À la fin du compte, il n’y a pas grand information. Ils disent juste d’aller voir un sexologue. [J’aurais aimé trouver] comment faire un traitement sans nécessairement avoir de soutien psychologique, parce que tu ne peux pas te payer de psychologue quand t’es étudiante. (Jade, par entrevue)

Bien conscientes que les dysfonctions sexuelles constituent l’un des derniers « tabous » de la sexualité, les participantes qui souffrent de ce type de « problèmes » sont gênées de chercher sur internet ou d’en parler avec leur mère ou leurs amies, bien que certaines y arrivent et se sentent alors soulagées de pouvoir échanger sur la question.

Craintes vives mais passagères

Plusieurs participantes ont témoigné avoir déjà rencontré d’autres situations très angoissantes qui les ont poussées à consulter le Web pour trouver de l’information. Ces « craintes vives mais passagères » créent chez elles de l’anxiété et un besoin vif et intense d’information, mais ces craintes se présentent de façon ponctuelle, puis sont ensuite relativement oubliées. Les participantes sont dans ces cas précis confrontées à une situation particulière : une crainte de grossesse après une relation (même protégée), une crainte d’avoir développé une ITSS après avoir entendu des informations (parfois erronées) sur sa transmission, ou encore le fait d’être confrontée à une situation stressante et non anticipée (comme la rupture du frein du partenaire).

Leurs recherches sur le Web deviennent alors presque frénétiques, comme le montre ici Gabrielle : 

Si, à un moment donné, il me vient en tête une affaire, je fais : « Oh my God. » Là, je freak, je vais sur internet, et je check tout de suite. Que j’aie un examen le lendemain, je m’en fous. Je checkça, et ça, c’est l’affaire la plus importante au monde présentement. … Après ça, c’est fini ma crise, c’est correct. [Mais] je ne suis encore pas rassurée; je suis encore incertaine et inquiète. (Gabrielle, par entrevue)

Les deux principales situations où Gabrielle a utilisé le Web de cette façon un peu paniquée, c’est lorsqu’elle a vécu une première infection urinaire et lorsqu’elle a cru avoir développé une ITSS. En panique, les participantes qui ont vécu des situations comme Gabrielle cherchent alors des photos montrant les symptômes de ces infections ou maladies qu’elles craignent avoir contractées. Mais comme elles tombent souvent sur des photos de cas avancés et qu’elles n’arrivent pas à obtenir de réponses claires, le fait de chercher sur internet augmente souvent leur anxiété. Elles souhaitent alors trouver un site qui puisse leur dire avec certitude « Tu es enceinte » ou « Tu ne l’es pas », ou « Tu as contracté une ITSS » ou « Non, tu n’as rien contracté du tout », même si elles sont bien conscientes que c’est impossible.

Pour calmer leurs craintes lors de ces périodes d’anxiété, certaines cherchent à parler à quelqu’un qui puisse relativiser leurs craintes, mais comme il n’est pas toujours facile pour elles d’en parler à leurs amies ou à leurs parents, elles font souvent appel à un médecin ou une infirmière. Roxanne, qui craignait être tombée enceinte dès ses premières relations, raconte :

Le jour où j’ai fait l’amour pour la première fois ne fut pas sans péripéties. … Comme cela ne faisait pas encore un mois que je prenais la pilule, mon copain et moi étions vraiment stressés. … Le lendemain en revenant chez moi, je me suis mise à paniquer et à imaginer le pire : et si j’étais enceinte malgré tout? J’avais utilisé un (plusieurs) condom(s), mais peut-être que j’étais enceinte?! Je me suis mise à pleurer et j’ai téléphoné à ma meilleure amie. Ensemble, nous avons fait des recherches sur les probabilités de tomber enceinte, mais pour être honnête, nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions et les sites (à l’époque du moins) n’étaient pas complets. … J’étais vraiment horrifiée et paniquée. (Roxanne, sur le blogue)

Discussion

Les résultats que nous présentons ici montrent que les usages du Web par les jeunes femmes sont très variés et couvrent une très grande diversité de sujets. Si, plus jeunes, elles se servent du Web par curiosité pour apprendre la signification de certains mots liés à la sexualité, l’utilisation du Web devient plus précise et plus pointue alors qu’elles vieillissent. Elles utilisent alors le Web pour prendre en charge leur sexualité, que ce soit pour connaître les différentes méthodes de contraception, pour apprendre de nouvelles positions sexuelles, pour améliorer leurs relations de couple, ou, comme nous l’avons vu, pour apaiser certaines craintes. Ces craintes sont souvent intrinsèquement liées à la conception qu’elles se font de la « norme » : taille des seins, fréquence des pratiques sexuelles par tranche d’âge, apparence des parties génitales, etc. On remarque que lorsqu’il est question de craintes vives mais passagères, internet rend plus souvent qu’autrement les participantes confuses : les éléments d’information qu’elles trouvent se contredisent souvent et elles doivent alors avoir recours à une source externe (par exemple un médecin) pour y voir plus clair. Il s’agit pour elles d’une limite très claire d’internet : celui-ci permet de trouver des éléments de réponse, mais ne peut fournir avec certitude une réponse précise à leurs questions sur les infections ou la grossesse; elles doivent alors consulter leur médecin, ou attendre que leur angoisse (qu’elles savent souvent démesurée) s’apaise d’elle-même.

En ce qui concerne les « dysfonctions », elles tentent de trouver sur internet des solutions à leur problème ou encore un discours qui pourrait les rassurer. Découragées, elles se sentent souvent isolées, « anormales », et incapables de pouvoir discuter de leur condition avec leur famille ou leurs amis en raison du tabou entourant la condition. Mais même lorsqu’elles peuvent se confier, les participantes restent avec l’impression d’être « seules » à vivre avec ce problème : deux de nos participantes, qui pourtant avaient pu discuter de leur situation avec leur mère, leurs amies ou leur famille, ont toutes deux dit ressentir de la honte du fait que la pénétration leur soit difficile ou douloureuse.

Internet, dans de tels cas, peut alors les aider à « réaliser » que d’autres femmes vivent une situation semblable; bref, que le fait existe. Comme nous l’a dit Gabrielle, « en sachant c’est quoi… [ça aide.] » Mais l’information reste très difficile à trouver, surtout lorsqu’elles ne savent pas comment exprimer ce qu’elles vivent.

S’il est rassurant pour les participantes de constater grâce à internet qu’elles ne sont pas « les seules » à vivre avec ce problème, il est alarmant de constater qu’elles ne semblent cependant pas trouver sur le Net un discours critique de la conception de leurs problèmes comme des « dysfonctions ». Or, la définition du vaginisme et d’autres problèmes sexuels comme des « dysfonctions » est abondamment critiquée, autant par la communauté médicale elle-même que par des commentateurs externes, comme la psychologue, chercheuse et militante féministe Leonore Tiefer. Celle-ci, comme beaucoup d’autres, estime que la définition des « dysfonctions » sexuelles dans les manuels de médecine tend à ignorer leurs causes sociales, psychologiques et relationnelles au profit d’une vision purement physique, organique ou biologique de la sexualité humaine (Tiefer, 2002, 2006, 2010). Surtout, la classification des « dysfonctions » se fonde en général sur une conception de la sexualité normée (pénétrative et hétérosexiste) qui distingue la « normalité » et « l’anormalité » de façon limitante : on peut par exemple facilement arguer que s’il est si fréquent de rencontrer des cas de vaginisme chez les jeunes femmes, c’est peut-être que le réflexe de contraction du plancher pelvien dû à la peur de la pénétration constitue une réaction « normale » du corps plutôt qu’une réaction anormale—et donc ainsi une « fonction » plutôt qu’une « dysfonction » (Bancroft, 2002).

Même s’il faut admettre que la classification des dysfonctions puisse avoir des avantages, comme de permettre une plus grande sensibilisation aux difficultés sexuelles que rencontrent les femmes (Tiefer, 2005; Conaglen, 2001; Meston et Bradford, 2007), le discours critique et contestataire sur les « dysfonctions » est très peu présent sur le Web, ce qui fait que les jeunes femmes se retrouvent sans outils pour déconstruire les normes sexuelles et les relativiser. Elles continuent donc de percevoir leur situation comme un problème dont elles seules sont responsables et qu’il faut impérativement régler.

Il nous semble dès lors important, en observant les expériences vécues par nos participantes, que les problèmes sexuels des femmes soient, d’une part, mieux connus de la société en général, et, d’autre part, que leurs dimensions psychologiques, sociales et relationnelles soient mieux affirmées dans les discussions qui les concernent. La discussion sociale sur les « dysfonctions » nous semble tout à fait cruciale, autant dans la société en général que dans les cours à l’école sur la sexualité, pour que l’on puisse arriver à discuter des problèmes sexuels des filles sans tabous, que l’on puisse aider les jeunes femmes à déconstruire certains discours dominants, et que celles qui rencontrent de tels « problèmes » cessent de porter le poids de l’isolement et de la détresse psychologique qui leur est généralement associé. Il pourrait enfin être utile, comme le suggère une de nos participantes, que les étapes que proposent les sexologues pour « guérir » du vaginisme soient plus accessibles sur le Web. 

Conclusion

Les résultats de notre étude sur les usages du Web par les jeunes femmes apportent un éclairage riche et nécessaire sur les motivations qui guident leurs requêtes sur internet, de même que sur le rapport qu’elles entretiennent avec les normes sociales. Force est de constater que leur inquiétude par rapport à la norme (« suis-je normale? ») imprègne un grand nombre de leurs requêtes—une attitude qui pourrait très bien se révéler une constante de la recherche sur internet. En effet, comme le suggèrent entre autres Harvey (2004 [1995]), Charest et Bédard (2009), Harvey, Brown, Crawford, Macfarlane et McPherson (2007) et Picard et Dardayrol (2011), l’outil internet et la conception des moteurs de recherche ou des forums pourraient susciter ce réflexe de recherche de validation des informations afin de réduire l’incertitude des usagers, qui peut augmenter au fil de la cueillette d’informations.

Ce réflexe pourrait être d’autant plus caractéristique de la recherche d’informations sur la santé et la sexualité, si l’on en croit les participants de Smith (2011) et de Drolet (2011), par exemple, qui ont cherché, comme les nôtres, à se rassurer ou à « se sentir moins seuls » dans leurs situations respectives au moyen du Web. Il nous semble donc important de poursuivre les recherches dans ce domaine de façon à mieux comprendre les liens qui se tissent entre internet, recherche d’informations, santé sexuelle, et rapport à la normalité. Il nous semble par ailleurs crucial que les programmes publics et privés d’éducation à la sexualité—surtout ceux qui ont une présence en ligne—puissent fournir des outils pour accompagner les adolescents et les jeunes adultes dans une démarche de déconstruction des normes sociales, puisque nos résultats démontrent que nos participantes ont difficilement pu trouver une façon de répondre à ce besoin sur le Net.

Enfin, notre étude montre que la méthode du blogue « privé » alliée à celle des entretiens constitue un moyen efficace pour obtenir des données riches, pertinentes et autrement difficiles à obtenir sur un sujet aussi tabou et personnel que celui de la sexualité. Cette méthode est d’autant plus intéressante qu’elle permet d’obtenir facilement et de façon fiable des données sur le contexte d’apparition des requêtes sur le Web ainsi que sur l’importance que revêtent ces requêtes pour l’usager—des informations plus que nécessaires lorsque l’on s’inscrit dans le courant de la sociologie des usages.

Remerciements

Nous tenons à remercier chaleureusement madame Estelle Lebel, notre directrice de thèse, pour ses conseils judicieux; monsieur Vincent Fortin, qui a mis au point le site Web permettant d’accueillir les blogues des participantes, pour son ingéniosité; et enfin le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), CTVglobemedia ainsi que le Fonds de soutien au doctorat de la Faculté des lettres de l’Université Laval pour leur soutien financier généreux.

Notes

  1. Voir par exemple Smith, Gertz, Alvarez et Lurie, 2000.
  2. Par « participante », nous entendons toute fille ayant écrit au moins une entrée (« post ») sur le blogue. Parmi les trente participantes ayant écrit au moins une entrée, 25 ont accepté de se rendre en entrevue. Les autres ont abandonné soit en laissant un avis après la première ou la deuxième entrée, tout en acceptant que ces entrées soient gardées pour analyse, soit en déclinant l’entrevue une fois la période de carnetage terminée. 
  3. Il est important de souligner que les participantes sont presque toutes éduquées, d’origine caucasienne, et hétérosexuelles (deux participantes seulement se disaient homosexuelles, et une seule était d’origine africaine). Nous n’avons donc pas la prétention d’offrir une perspective qui tienne compte des différences de classe, de religion, d’origine ethnique, d’identité sexuelle ou de capacité corporelle, ou encore qui puisse être généralisée à toutes les populations, même canadiennes.
  4. Le vaginisme est considéré en médecine comme une « dysfonction » sexuelle et renvoie à une contraction involontaire des muscles du plancher pelvien entourant le vagin. Il s’agit d’un réflexe involontaire associé à la peur de la pénétration qui survient de façon récurrente et persistante et qui empêche ou rend difficile la pénétration vaginale. Le vaginisme peut être total, partiel ou situationnel et peut engendrer des douleurs lors des tentatives de pénétration de même que des sentiments de culpabilité et de détresse psychologique (APA, 2000 [1994]; Basson, Wierman, van Lankveld et Brotto, 2010; Crowley, Goldmeier et Hiller, 2009; Ward et Odgen, 2010a et 2010b). Ici, le fait que ce soit un sujet non abordé dans le blogue (mais abordé plus tard en entrevue) montre à quel point toute impression de « dysfonction » peut être taboue (voir la discussion plus loin dans le texte).
  5. Le fait d’utiliser une méthode qui conjugue l’écriture à des entretiens personnels permettrait en effet aux participants d’être réflexifs et de participer plus amplement à l’interprétation de la signification de leurs expériences (Averett, Benson et Vaillancourt, 2008, p. 334). De plus, selon Jean Burgess (2006), le carnetage permettrait aux blogueurs de développer un regard critique sur le monde social qui les entoure et sur les sujets développés dans leur blogue, ce qui leur permet un apprentissage personnel, engagé et significatif.
  6. Selon plusieurs auteurs, en raison des connotations médicales du terme « dysfonction », il faudrait plutôt qualifier les dysfonctions féminines de « problèmes » sexuels, un terme qui permet une meilleure implication des causes sociales et relationnelles dans l’évaluation et dans la compréhension de celles-ci. Nous discutons des implications du terme « dysfonction » plus loin.
  7. Les résultats relatifs à ces autres catégories sont abordés dans Lang, 2013.
  8. Tous les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des participantes.

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