Baby's First Picture: Ultrasound and the Politics of Fetal Subjects

Lisa M. Mitchell

Baby's First Picture: Ultrasound and the Politics of Fetal Subjects de Lisa M. Mitchell constitue pour l'essentiel la version publiée mais remaniée d'une thèse d'anthropologie soutenue en 1993 à la Case Western Reserve University de l'Ohio1. L'auteure est aujourd'hui professeure en anthropologie à l'Université de Victoria en Colombie-Britannique. À ce jour, il s'agit probablement de l'ouvrage le plus complet sur la question de l'échographie de grossesse, complet au sens où il aborde de façon multidisciplinaire et approfondie les nombreux enjeux de l'usage généralisé de la technique échographique dans les suivis médicaux. Le point de vue est d'abord socio-anthropologique et, à cet égard, aucun ouvrage n'avait encore été entièrement consacré à l'investigation ultrasonique prénatale dans cette perspective. Hormis les travaux qui ont donné lieu à de nombreuses publications sur la méthode proprement dite et ses justifications ou contestations d'un point de vue biomédical, le sujet de l'échographie avait seulement fait l'objet de sections d'ouvrages en éthique ou en anthropologie culturelle ou de chapitres sur les technologies médicales, la reproduction humaine, et le pouvoir.

Le livre nous propose, d'une part, une approche méta-analytique et critique des recherches existantes sur l'échographie prénatale. L'auteure confronte à cette fin les études de champs aussi divers que la médecine, la psychologie, les théories du sujet et de l'image, l'anthropologie culturelle, la sociologie de la gouvernance, les politiques démographiques ou sociosanitaires, les critiques féministes de la techno-science, et les pratiques médicales en matière de reproduction. D'autre part, la démarche est complétée et étayée par une étude clinique effectuée à Montréal (entre décembre 1989 et février 1991) auprès d'une cinquantaine de femmes issues de communautés culturelles diverses et qui vivront au cours de la période couverte par la recherche leur première expérience échographique prénatale. Au moyen d'entrevues faites en trois temps (soit avant, pendant et après la ou les séances d'échographie), ont été recueillies et comparées les perceptions qu'avaient ces femmes de leur grossesse, du fœtus et de l'examen échographique, et étudié l'évolution de ces perceptions par rapport à l'expérience de la visualisation de ce qui est aujourd'hui pris pour « la réalité fœtale ». L'auteure, qui a assisté à plus de 1000 séances, analyse aussi le discours des praticiens échographistes (généralistes, obstétriciens-gynécologues, radiologistes) sur la technique échographique elle-même, ainsi que les perceptions qu'ont ces spécialistes du fœtus et les attitudes qu'ils adoptent envers les femmes suivies. Enfin, pour compléter la partie clinique, Mitchell intègre une analyse comparative des résultats de l'étude montréalaise avec ceux d'une recherche clinique similaire menée auprès de femmes enceintes en Grèce 2, qui montre de façon concrète les disparités socioculturelles dans la construction, la définition et la récognition de l'idée de « personne fœtale ».

Tout en situant l'investigation dans le contexte canadien (d'après ses spécificités culturelles et les modes de production du sens opératoires dans cette société), Lisa M. Mitchell couvre également les aspects suivants : évolution des discours, des pratiques et des politiques médicales, paramédicales et politiques tant en fonction qu'à propos de l'usage de l'échographie depuis les années 1980; contexte historique et social de l'échographie de grossesse, depuis son invention dans les années 1950 jusqu'à son usage routinier, et les controverses quant à son efficacité et sa sécurité; mise en transparence, désubjectivation et surveillance de la femme enceinte; enjeux politiques relatifs aux conflits entre droits du fœtus et droits de la femme; production des connaissances autorisées sur la vie prénatale (l'échographie supplantant comme source d'information et de savoir les sensations de la femme); développement de la notion de fatalité - le fœtus comme « personne publique »- déplacement du centre des préoccupations (médicales, sociopolitiques, et même juridiques) et changement de récipiendaire des soins de santé - le fœtus comme premier (et nouveau) patient - ; fœtocentrisme de la technique et suggestions d'aménagements dans la pratique pour atténuer ce biais. Enfin, on doit noter que l'auteure cible les pratiques et discours de la loi et des médias, lesquels ont largement contribué à construire ce « patient-fœtus ».

La perspective qui soutient l'ensemble de la démarche anthropologique consiste à envisager les images ultrasoniques non pas comme des fenêtres neutres ouvertes sur le fœtus (ce qui nous apparaît généralement aujourd'hui comme une vision authentique tant elle est familière), mais plutôt comme des artefacts émergeant de contextes historique, social et culturel particuliers, et qui, par extension sémiotique, engagent, contestent et transforment le sens d'autres concepts : nature, technologie, identité, normalité, genre, maternité, professionnalisme, attachement, parentalité, entre autres. Outre une interrogation des pratiques périnatales et des idées dominantes en tant qu'elles impliquent la notion de « fœtalité » telle que celle-ci se construit d'une façon particulière dans le monde canadien (et plus particulièrement montréalais), l'analyse s'articule en fonction de deux autres enjeux. D'une part, Mitchell questionne l'idée du fœtus comme être ou personne « naturelle » en démontrant que cette « naturalité » est le fruit de pratiques matérielles et sémiotiques, de projections de ce qu'on voit ou dit voir sur l'écran, qu'il s'agit, en clair, d'un produit culturel. Le paradoxe est ici que ce qui construit en grande partie la naturalité de l'être fœtal est la technologie même qui prétend localiser ce dernier objectivement. D'autre part, l'auteure examine les implications de cette fœtalité telle qu'elle est diversement construite, mobilisée ou repoussée au sein d'un groupe de femmes et d'échographistes canadiens.

L'ouvrage se résume à deux questions essentielles : « Quel usage les individus et des groupes particuliers de la société canadienne font de l'idée d'une personne et d'une subjectivité fœtales? » et « Qu'est-ce que cela veut dire pour les femmes et pour cette société que l'échographie fœtale soit devenue une phase obligée de l'expérience de la grossesse ? » Pour répondre à ces questions, on aura recours à trois perspectives ou conceptualisations anthropologiques particulières :

  • la perception incarnée (embodied) : elle permet de souligner la dimension sensorielle et l'engagement particulier qu'implique le fait d'être enceinte dans le monde, et de vivre cet examen qui rend « visible » l'intérieur de son corps : ainsi, technologie et vie incarnée se confondent et se confrontent;

  • le corps social : cette perspective pose les conditions qui rendent possible de concevoir les corps fœtaux en tant qu'autres et en tant que sujets dans une société. On entend montrer comment, d'un côté, les personnes objectivisées par l'échographie sont perçues, interprétées et comment on agit à leur égard, et, de l'autre, sont exposées divergences et convergences entre la vision des femmes de leurs corps gestant et l'image qu'elles se font du fœtus;

  • les politiques de l'embodiment : il s'agit de rendre compte des modalités d'interaction entre corps et pouvoir et de leur reconfiguration mutuelle. L'échographie revêt ici l'aspect d'une modalité du biopouvoir, entendu comme « ensemble des discours et pratiques gouvernant à la fois le corps de l'individu et la santé, l'éducation et bien-être de la population » (Sawicki, 1991, p. 67)3.

En définitive, ce livre propose un examen inédit et complexe du sens produit et donné aux corps technologiquement médiatisés par l'échographie et de la formulation, dans un monde donné, d'une nouvelle identité : le fœtus-personne.

Notes

  1. Le titre de la thèse était « Making Babies: Routine Ultrasound Imaging and the Cultural Construction of the Fetus ».

  2. Cette recherche avait fait auparavant l'objet d'un article (voir Georges et Mitchell, 1997) de même que d'un chapitre d'ouvrage collectif (voir Georges et Mitchell, 1998).

  3. Traduction libre.

References

Georges, Eugenia, et Mitchell, Lisa M. (1997). Cross-cultural cyborgs: Greek and Canadian women's discourses on fetal ultrasound. Feminist Studies, 23, 373-401.

Georges, Eugenia, et Mitchell, Lisa M. (1998). Baby's first picture: The cyborg fetus of ultrasound imaging. In Robbie Davis-Floyd et Joseph Dumit (Eds.), Cyborg babies: From techno-sex to techno-tots (p. 105-124). New York et Londres: Routledge.

Sawicki, Jana. (1991). Disciplining Foucault: Feminism, power and the body. New York et Londres: Routledge.



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