Canadian Journal of CommunicationVol 43 (2018) 
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bookReview 

Le défi Charlie : les médias à l’épreuve des attentats. Dirigé par Pierre Lefébure et Claire Sécail. Paris : Lemieux Éditeur, 2016, 384 pp. ISBN : 9782373440478.

Marie-Ève Carignan
Université de Sherbrooke


Publié peu de temps après les attaques de janvier et de novembre 2015 qui ont lourdement ébranlé la France, Le défi Charlie : les médias à l’épreuve des attentatsfait suite à une journée scientifique tenue en juin 2015. Plusieurs travaux présentés alors ont été regroupés dans cet ouvrage collectif qui compte 11 contributeurs. Les directeurs de ce livre avaient pour « souhait de poser de premiers résultats et un jalon pour des recherches à venir » (p. 350) sur les questions relatives au rôle et à la responsabilité des médias dans l’espace public quant à la représentation des attentats, en se penchant plus spécifiquement sur le cas des attaques survenues entre le 7 et le 9 janvier 2015 dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, à Montrouge, et à l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes à Paris. Ces attentats, qui ont fait 17 victimes, ont amené près de quatre millions de personnes à se mobiliser dans les rues de la France au nom de la liberté d’expression de la République et ont vu naître le slogan « Je suis Charlie » qui s’est rapidement propagé sur divers médias sociaux. Le mot-clic #jesuischarlie fut ainsi « utilisé près de 3,5 millions de fois » (p. 187) sur Twitter le 7 janvier 2015. Ce mouvement sera suivi de prises de position marginales qui ont fait naître le mouvement « Je ne suis pas Charlie », comme Romain Badouard l’analyse de façon particulièrement pertinente au chapitre « Je ne suis pas Charlie » : pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux.

L’ouvrage se divise en trois sections. La première, « Le temps de l’attaque », regroupe : une analyse des unes internationales du 8 janvier 2015; une analyse de trois programmes télévisuels quotidiens d’humour et d’actualité; et une recherche originale sur les stratégies de communication du président de la République française, François Hollande, au moment des attentats. La deuxième section, « Le temps de la marche », présente tour à tour : une analyse de contenu des éditions spéciales du 11 janvier 2015, lors de la grande marche en hommage aux victimes des attentats visant à « exprimer un attachement aux principes républicains » (p. 117); l’analyse de deux chaînes d’information continue (BFM TV et i-Télé) et d’une chaîne généraliste (France 2);  une analyse portant sur 519 documents d’archives composés d’écrits urbains produits sur des supports variés et recueillis sur les lieux de commémoration; l’analyse des différents mouvements qui ont pris naissance sur le web et les réseaux sociaux à la suite de ces attaques; et une analyse du web politique commencée au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo. Enfin, la troisième section, « Le temps du débat », présente : une réflexion historique sur les limites et atteintes à la liberté d’expression dans les dessins de presse en France; une analyse du courrier reçu par le médiateur de l’information de la chaîne France 2entre le 7 et le 20 janvier 2015; un chapitre portant sur le rôle des « philosophes médiatiques »; une réflexion sur le défi posé par les attentats de janvier 2015 au domaine des sciences humaines; et une postface. 

Les divers chapitres regroupés dans cet ouvrage analysent un corpus riche et inédit, en plus d’être généralement forts complémentaires, hormis certaines exceptions (nous pensons ici au chapitre plus général de Christian Delporte sur le dessin de presse en France au XXe et XXIe siècles ainsi qu’au chapitre de Timothée Deldicque sur le rôle des « philosophes médiatiques », dont la méthodologie et la tonalité détonnent un peu avec le reste de l’ouvrage). 

Dans le dernier chapitre du livre, la trame commune et l’objectif des auteurs sont posés ainsi : 

[N]ous n’avons pas tenté d’analyser « Charlie » au sens d’un phénomène multidimensionnel et donc difficilement saisissable et catégorisable. … [N]ous avons plus modestement mais plus assurément construit le projet de travailler sur le traitement médiatique de la période des attentats, c’est-à-dire une facette particulière de l’ensemble bien plus vaste d’aspects qui se sont articulés les uns aux autres. Sans espérer approcher une certaine exhaustivité des formes médiatiques, du moins avons-nous pu diversifier les types de médias sur lesquels nous avons travaillé (presse écrite, télévision, réseaux sociaux numériques). Nous avons aussi considéré des vecteurs de communication qui ont pu s’instituer eux-mêmes comme des quasi-médias : d’une part, le président de la République doté de la capacité à produire et diffuser des contenus (allocutions télévisées, compte Twitter) et, d’autre part, les marches des 10 et 11 janvier telles qu’elles ont été investies comme opportunité de produire et partager des messages. (pp. 349–350) 

L’objectif des auteurs est certainement atteint, en ce sens que ce livre se distingue par la variété et la complémentarité des formes de médias analysés. L’ouvrage aurait cependant gagné à inclure l’analyse de contenus radiophoniques, la radio étant un média de proximité et de rapidité lors de tels événements, ainsi qu’à approfondir l’analyse de contenu des journaux en s’intéressant aux textes et aux images en plus des unes. 

Bien qu’il s’adresse principalement aux chercheurs et aux étudiants intéressés par la chose médiatique, l’ouvrage revêt un aspect pluridisciplinaire, abordant notamment la communication politique, l’histoire et l’éthique. Il pose les jalons d’une réflexion plus large sur la responsabilité sociale des médias dans un contexte délicat où l’équilibre entre le droit du public à l’information et le devoir de réserve nécessaire au respect des victimes, de leurs proches et de ceux des attaquants est particulièrement fragilisé. Il évoque également le rôle des médias dans la représentation de l’histoire et des événements.  

Parmi les lacunes de cet ouvrage, notons sur le fond certaines limites méthodologiques. À titre d’exemple, les corpus analysés reposent principalement sur des traces documentaires et convoquent peu de méthodes qualitatives. De plus, certains chapitres présentent très peu d’informations sur la méthodologie empruntée et d’autres—pensons par exemple au chapitre L’Histoire en marche (républicaine) : l’information continue et « l’esprit du 11 janvier »—évoquent des limites méthodologiques sans les justifier (ici la seule chaîne généraliste étudiée pour la comparer aux chaînes d’information continue est France 2, ce qui ne permet pas de dessiner de réelles tendances, lacune que l’auteure reconnaît en soulignant l’absence deTF1du corpus, sans en donner la raison). Pour un lectorat non initié au contexte français, les nombreuses références à des événements, personnalités, ouvrages et médias français, peu définis malgré un certain effort de contextualisation effectué dans les notes de bas de page, rendent la lecture quelque peu ardue.

Ces limites explicitées, il convient de souligner l’originalité, la variété et la complémentarité des approches utilisées pour étudier les rapports entre les médias et la couverture des attentats de janvier 2015. Quelques mois après les événements, la richesse du matériel analysé et la profondeur des propos des auteurs méritent très certainement que l’on s’attarde à cet ouvrage qui se termine par une postface écrite trois jours à peine après les attentats du 13 novembre 2015 et qui questionne de nouveau la responsabilité sociale des médias en soulignant leur propension à embarquer dans la stratégie des terroristes pour réaliser ce que Brigitte Nacos (2006) qualifie de « terrorisme à finalité médiatique ».  

Référence

Nacos, Brigitte. (2006). Les médias et le terrorisme. Montréal : Éditions Saint-Martin. 




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