Canadian Journal of CommunicationVol 43 (2018)
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Review

Fanny Gravel-Patry, Concordia University


BookLes pratiques transformatrices des espaces socionumériques (Cahiers du Gerse). Sous la direction de Maude Bonenfant, Fabien Dumais et Gabrielle Trépanier-Jobin. Québec : Presses de l’Université du Québec, 2017. 273 pp. ISBN : 9782760547322. 

Dans cette édition des Cahiers du Gersecoordonnée par Maude Bonenfant, Fabien Dumais et Gabrielle Trépanier-Jobin, les collaborateurs—professeurs, étudiants et professionnels du milieu de la communication—se penchent sur la question spécifique des espaces socionumériques et des pratiques humaines qui les transforment. Prenant le contrepied d’une conception répandue du cyberespace comme lieu d’émancipation, cet ouvrage se veut une réponse au préjugé selon lequel « les humains ne font que se déplacer dans les espaces en les laissant inchangés » (p. 9), un lieu commun particulièrement présent au sein de la littérature. Au contraire, les auteurs s’accordent pour reconnaître que les catégories spatiales sont des constructions qui impliquent plusieurs acteurs et qui sont en constante mutation. Puisque le cyberespace est un lieu a priori immatériel, les textes de cet ouvrage s’inscrivent également dans une conception de la spatialité qui va au-delà de sa seule dimension physique. Ainsi, le recueil se consacre à interroger la place des pratiques humaines dans la transformation des espaces socionumériques, soit l’interaction entre les espaces matériels du social et immatériels du numérique. Il est important de spécifier d’emblée que le titre de l’ouvrage peut induire le lecteur en erreur. En effet, précisons que l’ouvrage n’a pas comme unique objectif d’observer l’influence humaine sur ces espaces, mais également de penser comment les espaces sociaux et numériques s’influencent mutuellement et s’enchevêtrent. En fait, ce recueil met davantage en avant les processus de transformation qui prennent forme autour et à travers les espaces socionumériques et qui touchent tous les aspects du quotidien, et non seulement le monde branché.

Les neufs essais constituent autant de réponses à la tendance actuelle à concevoir l’internet comme une machine au service du statu quo, dans la foulée de récentes révélations sur la surveillance en ligne et la collecte de données personnelles facilitée par les géants du Web. En réaction à ces révélations, plusieurs auteurs ont écrit sur les dangers des réseaux sociaux et du big data, notamment en ce qui concerne le respect des droits humains et de la démocratie. Bien que ces études soient essentielles pour repenser les lois et les politiques, et dénoncer les formes de contrôle qui s’exercent en ligne, elles proposent une vision totalisante qui ne prend pas en compte l’influence humaine sur ces espaces et qui alimente l’idée selon laquelle l’information partagée en ligne est destinée à la seule captation. Tout en considérant l’importance de cette littérature post-Snowden, ce recueil a comme objectif de renouveler la manière de penser les espaces socionumériques en mettant en avant les mouvements de résistance et l’engagement citoyen qui prennent forme autour des nouvelles technologies. L’apport théorique de cet ouvrage se situe donc dans sa façon de concevoir l’internet en tant qu’espace à la fois social (hors ligne) et numérique (en ligne), humain et machine, mais surtout en tant que lieu de possibilités balisé par les limites sociotechniques qui en sont constitutives.

Le recueil est divisé en trois parties, chacune axée sur une transformation particulière : d’abord la transformation des catégories public/privé, puis la transformation de la société, et finalement la résistance à la domination. Les chapitres de cette collection convergent vers la thématique de la résistance et vers deux conclusions générales, qui informeront sans doute des travaux futurs. Premièrement, s’il est clair que le numérique offre de nouveaux outils de résistance, il ne peut pas à lui seul mener à la révolution, et les méthodes traditionnelles de mobilisation sociale sont encore essentielles. Deuxièmement, bien qu’il apporte des changements à notre quotidien, le numérique relève surtout d’une actualisation de pratiques sociales déjà existantes.

Dans la première section intitulée Vers une transformation des catégories d’espace privé et d’espace public, les auteurs s’attardent à la question du privé et du public à l’ère du numérique. De cette partie émerge le constat général d’une publicisation du privé : les compagnies privées seraient de plus en plus impliquées dans des dimensions du quotidien qui relevaient jusqu’ici de la vie privée. Un premier exemple, banal mais fort pertinent, est celui de l’omniprésence des cartes de fidélité dans les magasins grande surface. Sami Coll et Francesca Poglia Mileti soutiennent qu’avec l’arrivée rapide de ces cartes dans notre quotidien se développe « la propension des individus à livrer des données privées à nombre d’acteurs économiques et étatiques » (p. 15), souvent encouragée par des rabais et des cadeaux. Coll et Poglia Mileti avancent que cette nouvelle « transparence numérique » est possible par l’activité des acteurs et qu’elle prend réellement forme dans l’interaction entre les acteurs eux-mêmes. Ainsi, les auteurs suggèrent que l’intégration de ces cartes dans nos quotidiens constitue de nouvelles « techniques du corps », c’est-à-dire des habitudes qui s’intègrent à même des « pratiques réelles et effectives » (Foucault, cité par Coll et Poglia Mileti, p. 25). Dans le second chapitre, Fabien Richert développe cette idée en démontrant l’existence d’une responsabilisation des individus par rapport à leurs données, prolongeant le concept foucaldien de « l’entrepreneur de soi ». Rapportant les résultats d’une expérience effectuée par le MIT Media Lab sur la responsabilisation individuelle, Richert observe qu’il revient souvent aux citoyens de trouver des moyens de sécuriser leurs données, ce qui déresponsabilise les compagnies et les gouvernements face à la réglementation des espaces socionumériques. Signé Nina Duque, le troisième texte s’attarde davantage à la dimension intime de la vie privée, dont les réseaux sociaux facilitent l’expression. En se penchant sur le cas particulier des adolescentes et la place centrale qu’occupe la chambre à coucher dans leur quotidien, Duque constate qu’il y a un réel déplacement des pratiques relationnelles adolescentes vers les médias socionumériques. Selon elle, la chambre à coucher est un lieu où se fabrique l’identité des adolescentes, notamment par le biais d’une appropriation intime de l’espace. De la même façon, les réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram seraient appropriés par les jeunes filles qui y construisent et vivent leur identité. L’auteure en conclut que « les pratiques socionumériques apportent … une dimension supplémentaire à la notion d’espace intime à travers le déplacement continuel entre les mondes privés et publics » (p. 68).

La deuxième section, La mise en acte sur le Web de projets de société, est constituée de deux textes sur la résistance numérique dans le contexte du « Printemps arabe », un terme régulièrement utilisé par les auteurs sur lequel nous reviendrons plus tard. Dans le premier essai, Gabrielle Trépanier-Jobin s’interroge sur les manières dont les espaces socionumériques sont appropriés comme lieux de résistance et sur leur influence sur le monde hors ligne. Sans se baser sur un cas d’étude particulier, l’auteure affirme que les réseaux sociaux ont certes aidé à la mobilisation sociale durant le « Printemps arabe », mais qu’il ne s’agit pas du seul moyen par lequel les citoyens se sont mobilisés. Elle insiste sur le fait que les méthodes traditionnelles de protestation continuent à jouer un rôle déterminant dans l’organisation des révolutions. Ici, elle considère les espaces socionumériques comme une source d’influence sur l’espace public, qui pourtant ne s’y réduit pas. Dans le second article, Khaled Zouari se concentre sur le cas de la révolution tunisienne et avance que l’émergence de la contestation dans le cyberespace, alliée à la multiplication des espaces médiatiques dans le contexte postrévolutionnaire, a fait surgir un nouvel espace public distinct en Tunisie. Il ajoute néanmoins que cela n’est pas suffisant pour permettre un réel exercice de la citoyenneté et une égalité entre les espaces publics en ligne et hors ligne. Ainsi, il en conclut qu’il est temps de concevoir l’espace public tunisien au-delà du « médiacentrisme » et de penser la révolution en d’autres termes que ceux des technologies de l’information.

La troisième et dernière section, L’activisme numérique comme résistance à la domination, fait suite à la deuxième section en observant différentes pratiques activistes qui peuvent prendre forme à l’intérieur du numérique. Dans le premier article, Normand Landry, Anne-Marie Pilote et Anne-Marie Brunelle proposent d’observer l’éducation aux médias en tant que pratique militante. Celle-ci servirait avant tout à offrir des outils pour repérer les cadres, les codes et les processus des médias dominants afin de mieux y résister. Selon les auteurs, c’est par cette compréhension des codes que le producteur de médias alternatifs peut être conceptualisé comme « sujet libre et autonome, apte à présenter sa réalité et ses histoires en ses propres termes, selon les angles qu’il détermine » (p. 131) et c’est par ce procédé de réappropriation des médias que la production médiatique permet une prise de parole politique. Enfin, cet activisme n’a pas forcément besoin de prendre place en marge des médias dominants : il peut exister à l’intérieur de ceux-ci, surtout lorsqu’il s’agit de résister à la gouvernance d’un espace médiatique. Quant à l’article suivant de Patrick Deslauriers, il propose un exemple de lutte. En se penchant sur le cas du AMAgeddon sur Reddit, une plateforme qui permet aux utilisateurs de créer des pages (subreddit) et d’échanger sur différents sujets, l’auteur analyse les méthodes permettant aux utilisateurs de se réapproprier et de contester l’usage des données personnelles par les médias socionumériques. Après le congédiement inexpliqué d’une employée de Reddit fort appréciée des utilisateurs de la plateforme, les modérateurs de subreddits—des utilisateurs qui se portent bénévoles—ont bloqué jusqu’à 75% des pages en solidarité avec l’employée. Or, sans l’accès à ces pages et à l’activité qu’elles génèrent, Reddit perd sa fonctionnalité. Par cette action, les modérateurs ont principalement voulu attirer l’attention sur l’inégalité des pouvoirs entre les administrateurs (employés de Reddit) et les modérateurs (usagers bénévoles) qui sont ceux qui font réellement fonctionner la plateforme. Selon l’auteur, cet acte met en avant les nombreuses négociations entre les différents acteurs des médias socionumériques et remet en question l’idée selon laquelle les utilisateurs n’auraient aucun pouvoir. L’article qui suit montre également un exemple du pouvoir des usagers à travers l’exemple du piratage féministe. Sans entrer dans les détails, Sophie Toupin fait plutôt un topo général de la littérature sur le piratage féministe afin d’en dévoiler ses spécificités. Un élément important à retenir de cet article est que les femmes impliquées dans ce mouvement conçoivent le matériel informatique (et les pratiques associées) comme faisant partie intégrante de « l’infrastructure » du Web (qui ne se réduit pas aux codes sources et aux logiciels). Ainsi, le piratage féministe constituerait une forme de « résistance contre un système de production et de valeurs qu’elles qualifient de capitaliste, raciste et patriarcal » (p. 162). L’objectif du piratage féministe est d’enseigner aux femmes à coder et à s’approprier les technologies souvent réservées aux hommes, mais aussi à mettre en lumière les conséquences matérielles des technologies sur les milieux sociaux.

Malgré son intérêt certain, ce recueil possède quelques limites. En effet, nous pouvons constater une tendance à la généralisation : la majorité des textes n’entrent pas dans les détails d’un cas particulier et conséquemment, l’argument est souvent d’ordre général. C’est le cas notamment des deux textes concernant le « Printemps arabe ». Ce terme a été fortement critiqué puisqu’il tend à reproduire une vision orientalisante des pays concernés, effaçant les spécificités culturelles, religieuses et historiques de chaque pays. Des études de cas détaillées permettraient d’éviter de tels écueils. De la même manière, à l’exception notable de l’article sur Reddit, aucun des textes ne se penche sur les possibilités spécifiques aux différents espaces socionumériques, lesquelles varient pourtant selon les plateformes, leurs administrateurs et leurs termes d’utilisation. La sur-mobilisation de Foucault par les auteurs de ce recueil participe certainement à cet effet. Bien que pertinente, l’approche a pour limite d’aborder le monde d’un point de vue universel et transhistorique sans prendre en considération les contextes sociaux spécifiques dans lesquels prennent forme les espaces. En abordant les espaces socionumériques sans considérer leurs spécificités, qu’elles soient sociales ou  médiatiques, cet ouvrage semble parfois passer à côté de son objectif initial. Ainsi, en conclusion, les textes de ce recueil effectuent un bon survol des rapports entre les humains et les technologies, les espaces matériels et immatériels, mais une analyse plus pointue demeure nécessaire pour saisir toutes les nuances de ces pratiques transformatrices.




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