Canadian Journal of Communication Vol 44 (2019) ©2019 Canadian Journal of Communication Corporation


Book Review

Marilou St-Pierre, l’Université d’Ottawa


livreReportères de guerre : Goûts et coûts. Denis Ruellan. Paris : Presses des Mines, collection Sciences sociales. 2018. 256 pp. ISBN : 9782356715319.

Denis Ruellan consacre son plus récent ouvrage aux journalistes de guerre, principalement les femmes qui ont consacré leur carrière, ou une partie de celle-ci, à couvrir les conflits armés, de l’Espagne au Vietnam, en passant par l’Indochine et la Bosnie.

La première moitié du livre est dédiée aux portraits de quinze femmes—principalement des Européennes—qui, au cours du dernier siècle, ont couvert des conflits aux quatre coins du globe. Ces portraits, brossés à partir de biographies, de documents d’archives et d’entretiens—pour les journalistes toujours vivantes—permettent de mettre en lumière les parcours singuliers de ces femmes. Plus près du portrait historico-journalistique où pointe une certaine dose de subjectivité, ce dont ne se cache d’ailleurs pas l’auteur, que de l’analyse sociologique classique, cette portion du livre n’en constitue pas moins un de ses points forts. D’une part, on note l’originalité de la démarche et la rigueur de la recherche biographique qui s’en dégage. L’écriture est efficace et on ressort de la lecture de ces pages avec une représentation plus claire du travail de reportère de guerre, brisant en quelque sorte le mythe masculin du « baroudeur » dont l’auteur traitera plus en profondeur dans un chapitre ultérieur.D’autre part, Ruellan montre une sensibilité marquée face à l’effacement historique dont les femmes ont longtemps été—et sont toujours—victimes. Alors que certaines reportères dont il dresse le portrait ont connu des carrières actives et lucratives et ont atteint une popularité indéniable pendant leurs années d’activités, plusieurs sont retombées rapidement dans l’oubli, leur passage à la postérité n’étant que bien éphémère. Citons par exemple le cas de la photoreportère Gerda Taro, décédée dans la vingtaine tandis qu’elle couvrait la guerre d’Espagne et célébrée à sa mort, mais dont l’Histoire a d’abord et surtout retenu le nom de son conjoint, Robert Capa. À plus d’une reprise, l’auteur va rappeler cette dynamique de l’effacement, tout en en dénonçant les rouages. En ce sens, son travail constitue aussi un devoir de mémoire et de réactualisation du travail de femmes tombées dans l’oubli malgré de brillantes carrières.

La seconde moitié de l’ouvrage est plus conventionnelle sur le plan de la méthode et du compte rendu des résultats. L’auteur s’est entretenu avec des reporters de guerres, femmes et hommes, de même qu’avec des proches de ceux-ci, et dresse son analyse à partir de ces entretiens et des portraits établis en première partie d’ouvrage. Au cœur de cette analyse se trouve le genre et les dynamiques qu’induit ce système binaire sur le terrain des conflits armées, entre les reporters, dans les salles de rédaction, dans les choix personnels des journalistes et dans la vie privée de ceux et celles qui décident de se rendre à l’autre bout du monde pour transmettre les horreurs qui s’y déroulent. Si le filon s’avère fort pertinent, force est d’admettre qu’il s’agit du segment du livre le plus faible. D’entrée de jeu, le chercheur admet ne pas être un spécialiste du genre, si bien qu’on n’est pas surpris par moments de retrouver certaines maladresses quant à l’utilisation de ce concept. Le genre possédant plus d’une conceptualisation, au fil des pages on a plus d’une fois l’impression que l’auteur passe justement d’une conceptualisation à l’autre sans poser clairement sa perspective analytique. Ainsi, le genre est tantôt utilisé tel un synonyme de sexe, tantôt dans sa composante performative, tantôt encore dans une compréhension de sa construction et des rapports de pouvoir qui en découlent. Dans la même veine, autant les portraits que les entrevues laissent place à des expériences vécues sur une période de temps relativement longue. Or, l’auteur reste discret sur ce qu’il considère être la « féminité », comme si le mot renfermait une signification singulière et stable à travers les époques et les milieux. Bref, si le chercheur a su éviter les raccourcis déterministes et essentialistes—de même que la tentation de tout expliquer par le genre—une tension persiste à travers l’analyse des parcours et pratiques des reportères de guerre, liée à une maîtrise imparfaite de l’outil théorique qu’est le genre.

Alors que la section sur le genre comporte les lacunes mentionnées ci-dessus, le dernier droit de l’ouvrage nous offre, à l’instar de la première partie, une audacieuse contribution en présentant une analyse toute en nuances du « goût de la guerre ». Qu’est-ce qui peut donc pousser des journalistes à s’exposer aux dangers de la guerre, à cette attente parfois intenable avant qu’il ne se passe quelque chose ou encore à la vie loin de ses proches? Ici, Ruellan s’éloigne des a priori en questionnant de front ces derniers. Par exemple, si avoir été soi-même impliqué dans un conflit armé peut engendrer une certaine affinité avec le métier de reporter de guerre, cela n’est pas suffisant en soit pour expliquer le choix d’exercer la profession. Pour reprendre les mots de l’auteur, alors que la culture où un individu baigne peut en effet influencer sa trajectoire, « il faut simplement ne pas y voir une hérédité pouvant tout expliquer, un déterminisme sans faille » (p. 194).

Au final, Reportères de guerre s’avère une contribution originale par son thème et la proposition de l’auteur de s’éloigner du cadre conventionnel de l’ouvrage sociologique pour laisser place à une subjectivité et une prise de position assumée en première partie. Si on peut lui reprocher certaines ambivalences théoriques, principalement dans son utilisation du concept de genre, ce livre n’en demeure pas moins pertinent, agréable à la lecture et une pierre de plus dans la construction de l’histoire des femmes.




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