Canadian Journal of Communication Vol 44 (2019) ©2019 Canadian Journal of Communication Corporation  


Book Review

Carol-Ann Rouillard, Université du Québec à Trois-Rivières


BookIncarner la politique : la construction de l’image médiatique des femmes et des hommes politiques au Québec. Par Guylaine Martel. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2018. 190 pp. ISBN : 9782763736242.

À une ère de médiatisation de la politique, les personnes élues, en tant que « personnalités publiques “populaires” » (p. 1), font régulièrement la manchette. Cette présence médiatique requiert la maîtrise d’habiletés communicationnelles diverses selon les contextes d’apparition télévisuelle, tantôt à visée divertissante, tantôt à visée informative. Les personnes politiques québécoises font-elles bonne figure dans la sphère médiatique? Quels sont les modèles de femmes et d’hommes politiques dans le Québec des vingt dernières années? Voilà des questions auxquelles tente de répondre Guylaine Martel dans son ouvrage Incarner la politique : la construction de l’image médiatique des femmes et des hommes politiques au Québec.

Centré sur les enjeux de performance médiatique auxquels les gens de la classe politique doivent faire face, le but annoncé du livre est de « définir l’ethosde politicien en tenant compte des réalités avec lesquelles celui-ci doit composer » (p. 5). Guylaine Martel a ainsi choisi de s’intéresser au discours oral des personnes politiques, qui est plus spontané et qui permet l’étude de la façon dont elles-mêmes se mettent en scène. 500 heures d’enregistrements télévisuels réalisés entre 1997 et 2018 ont été analysées. Des exemples tirés de ce corpus sont mobilisés pour illustrer les propos de l’auteure dans l’ouvrage. Cet exercice permet de mettre en lumière les différentes représentations, entendues comme « l’effet d’une construction sociale » (p. 4), des personnes politiques qui occupent la scène québécoise.

Le livre est divisé en quatre chapitres : les chapitres 1 et 3 servent davantage à contextualiser les mécanismes sociodiscursifs et médiatiques à travers lesquels naviguent les personnes politiques québécoises, alors que les chapitres 2 et 4 portent plus spécifiquement sur la construction de l’image des hommes et femmes politiques à travers leur discours. Cet ouvrage met en évidence le contexte sociohistorique et sociodiscursif dans lequel œuvrent les politiciennes et les politiciens. On comprend ainsi comment ceux-ci doivent se positionner dans un contexte de désenchantement de la politique afin d’en arriver à construire une identité qui leur est propre et convaincre l’électorat de leurs propositions politiques, et ce, dans différents contextes communicationnels, tantôt axés sur l’information, tantôt axés sur le divertissement. L’auteure présente ainsi les dimensions interactionnelles propres au déroulement des entretiens informatifs ou de divertissement sur les plateaux de télévision, et analyse l’impact de la rhétorique, du registre de langue et des éléments narratifs. L’analyse révèle également que la dimension identitaire des personnalités politiques québécoises s’articule autour de considérations telles que le genre et l’appartenance régionale.

Plus spécifiquement, en ce qui concerne la relation entre les personnalités politiques et les médias, Guylaine Martel aborde les défis de diffusion du message politique. La construction de l’ethospolitique repose ainsi sur une mise en scène de la part des personnes politiques, et une négociation du sens en interaction. Elle mobilise les notions de performance et de métaphore théâtrale (Goffman, 1959)—« où l’interaction y est décrite comme une représentation mettant en scène un acteur dans un décor particulier devant public » (p. 14)—pour comprendre ce qui est attendu des hommes et femmes politiques dans cette sphère communicationnelle. La construction de l’ethoset des représentations qui en découlent dépend à la fois des rôles attendus à l’égard des politiciennes et des politiciens, à l’image préalable qu’elles et ils possèdent et de leur aptitude à communiquer. Le travail de mise au point et de maîtrise de compétences communicationnelles de la part des politiciens s’avère particulièrement essentiel dans le contexte médiatique des années 2000 dans lequel cohabitent information et divertissement, avec une tendance parfois plus grande vers l’une ou l’autre des deux sphères. 

Selon l’auteure, la mise en scène des acteurs politiques vise à la fois à les situer comme des porte-paroles crédibles et à les rapprocher de l’électorat de manière à favoriser son adhésion aux idées avancées. La rhétorique de l’authenticité, l’emploi d’un registre de langue familier ainsi que l’expression d’émotions peuvent contribuer à effectuer ces rapprochements. La construction d’un ethoscrédible, pour sa part, repose sur la mise en scène d’une identité professionnelle et personnelle dans laquelle cohabite la mise en scène des sphères publiques et privées de la vie des femmes et des hommes politiques. L’atteinte de cet équilibre et la maîtrise des compétences communicationnelles requièrent une adaptation pour des personnes issues d’autres milieux que la politique, telles que Pierre Karl Péladeau, Michael Ignatieff et Sonia Lebel. Pour l’auteure, les modèles types—que sont entre autres Philippe Couillard, Martine Ouellet et Gabriel Nadeau-Dubois—présentent une image politique conforme aux attentes et aux codes préétablis et sont généralement bien reçus parmi la population alors que les modèles plus marginaux, comme Régis Labeaume et Bernard Gauthier, qui s’inscrivent en porte-à-faux avec les codes implicites de la communication politique, sont davantage l’objet de critiques et de reproches. Pour arriver à se démarquer—condition essentielle pour convaincre l’électorat—dans un contexte de désenchantement à l’égard de la politique, il s’agit donc de chercher à projeter une image équilibrée, soit un mélange entre le modèle politique attendu et la couleur particulière que la personne politique souhaite mettre de l’avant. Pour les femmes politiques, l’auteure avance que cette difficulté est d’autant plus grande que peu de modèles existent.

L’originalité de l’ouvrage réside dans le choix d’une approche d’analyse de discours et d’analyse conversationnelle pour étudier les performances des personnes politiques québécoises dans la sphère médiatique. Il en ressort une contribution originale au champ de la communication politique qui s’articule autour de deux axes principaux : 1) décrire, à partir de concepts sociodiscursifs, la mise en scène des politiciens dans la sphère médiatique; 2) combiner l’intérêt pour les représentations—champ déjà assez établi—et la construction identitaire de la part des femmes et hommes politiques eux-mêmes. Guylaine Martel offre ainsi une compréhension globale des liens entre les transformations médiatiques plus larges, telles qu’une plus grande tendance à l’infodivertissement et à la personnalisation, et les impacts que celles-ci peuvent avoir sur la construction et l’articulation du discours des personnes politiques. Certes, le rôle que joue le discours dans la construction de l’identité est un processus connu et étudié en analyse du discours, mais l’auteure a le mérite de démontrer comment ce processus s’effectue concrètement en politique.

L’objectif annoncé en introduction était de « décrire aussi objectivement que possible et sans jugement normatif la diversité des réalisations correspondant à l’ethosde politicien pour [le Québec] » (p. 5). À la lecture de l’ouvrage, on comprend que cet ethosest marqué par une grande diversité et qu’il est difficile de décrire des modèles types. Ainsi, le lectorat ne doit pas s’attendre à retrouver une typologie des différents modèles d’hommes et de femmes politiques au Québec. L’originalité de l’ouvrage réside plutôt dans la présentation et l’explication des concepts et des mécanismes à l’œuvre dans la construction de cet ethosalors que les différents exemples tirés du corpus servent majoritairement à illustrer un propos de l’auteure ou à démontrer comment les concepts peuvent être mis en œuvre de différentes façons selon les personnes.

Bien que l’auteure ait tenté de tenir compte d’une variété de phénomènes et de composantes de la performance politique dans les médias, il demeure certaines zones plus grises. La période couverte—1997 à 2018—a été marquée par de nombreuses transformations des milieux politique et médiatique. Il aurait été intéressant d’aborder davantage ces transformations de manière à rendre compte de leur impact potentiel sur les stratégies mobilisées par les gens du milieu politique. Par ailleurs, le processus de construction identitaire a été majoritairement abordé sous l’angle de l’appartenance régionale et du genre sans égard aux dimensions ethnoculturelles et LGBTQ+, qui interviennent dans la construction de modèles plus marginaux. L’analyse de tels éléments pourrait bonifier ou offrir une compréhension plus large des mécanismes intervenant dans la construction de l’image d’une plus grande variété d’identités politiques. Ces réserves ne minimisent toutefois pas la contribution de l’ouvrage à la compréhension des mécanismes qui interviennent dans la performance et la mise en scène des personnes politiques.

Référence

Goffman, Erving. (1959). The presentation of self in everyday life. New York, NY : Anchor Books.




License URL: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ca/
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