L'analyse des effets pervers en science des communications

André Gosselin (Université Laval)

Les grandes idées directrices en sciences sociales qui réussissent à traverser les époques et les modes intellectuelles ne sont pas monnaie courante. Celles qui s'imposent à plus d'une discipline à la fois le sont encore moins. Il est cependant une proposition qui ne cesse d'alimenter la réflexion théorique et méthodologique, de ressurgir sous de nouveaux concepts et d'occuper le coeur des paradigmes les plus prometteurs, c'est celle des conséquences involontaires des actions humaines.

Cette idée fut énoncée de plusieurs façons par les penseurs du monde social: Adam Smith parlait du mécanisme de la main invisible et tentait d'expliquer les phénomènes de la monnaie, de la division du travail et de la richesse des nations de cette façon; Hegel faisait allusion aux ruses de la raison; Marx et Engels disaient que les hommes font leur histoire sans savoir l'histoire qu'ils font, et le premier allait jusqu'à décrire sa loi de la baisse tendancielle du taux de profit (sa plus grande découverte scientifique selon ses dires) comme un résultat non voulu de l'action des capitalistes. Vilfredo Pareto intégrait cette notion dans la famille des actions non logiques, Weber analysait le capitalisme comme un résultat non voulu de l'éthique protestante et Simmel évoquait, au sujet des formes sociales, l'adage qui veut qu'aucun tisserand ne sache ce qu'il tisse.

Plus récemment, l'économiste Friedrich Hayek (Prix Nobel 1974) plaçait cette idée au coeur de sa théorie des ordres spontanés (créés involontairement); von Neumann et von Bertalanfy découvraient les mêmes vertus dans les systèmes auto-organisés; le sociologue Robert Merton désignait le même principe par les notions de fonctions et dysfonctions latentes; Michel Crozier décrivait les effets contre-intuitifs des organisations; Ivan Illich dénonçait à grands cris la contreproductivité institutionnelle (les effets indésirables et imprévus) de nos systèmes de transport, de santé et d'éducation; et Raymond Boudon popularisait en France la notion d'effets pervers (et aspirait à une sociologie des effets pervers).

Ceux de ces auteurs qui ont réfléchi à l'épistémologie des sciences sociales et qui se sont imposés comme des autorités en la matière (Weber, Simmel, Hayek et Boudon par exemples) y ont tous vu un des modes fondamentaux d'explication et une des voies principales pour la construction de modèles et de théories. Friedrich Hayek, Karl Popper, Jon Elster et Raymond Boudon ont aussi voulu montrer que ce principe d'explication n'avait de sens qui si l'on adhérait à l'individualisme méthodologique, c'est-à-dire à cet axiome qui recommande d'analyser les phénomènes de société (une institution, une crise économique, un mouvement social, une morphologie urbaine, une tendance démographique, un événement politique, etc.) comme le résultat de l'action des individus, surtout quand ce résultat dépasse leurs intentions. L'individualisme méthodologique, ici, semble d'autant plus justifié logiquement qu'il faut bien, dans notre analyse, tenir compte des intentions des individus pour montrer l'écart qu'il peut y avoir entre ces intentions et certains résultats de leurs actions.

L'exercice auquel nous nous livrons dans ces pages vise à circonscrire la problématique des effets non voulus, désirables aussi bien qu'indésirables, dans la communication humaine, à partir d'une lecture des oeuvres de quelques grands théoriciens des sciences des communications qui ont côtoyé une telle notion et qui en ont fait un principe analytique de premier plan. Nous commenterons cinq grandes traditions qui ont intégré au coeur de leur recherche, chacune à sa façon, l'idée des conséquences involontaires, pour ainsi montrer toute la souplesse, la fécondité et la potentialité d'une telle idée. Nous verrons donc, tour à tour, comment la cybernétique, le fonctionnalisme, l'école de Palo Alto, les essais de Marshall McLuhan et, enfin, la sémiologie ont conceptualisé un telle idée, centrale aujourd'hui au sein des sciences sociales.

La cybernétique ou comment contrer les effets d'entropie

Les effets pervers constituent à la fois la hantise et la raison d'être de la cybernétique. En forgeant le mot et la discipline de la "cybernetics", Norbert Wiener avait une idée bien précise en tête: mettre au monde une science capable de décrire, expliquer et, idéalement, construire ces dispositifs de la communication qui font qu'un individu ou une machine sont capables de se "piloter" eux-mêmes, d'évoluer efficacement dans un environnement grâce à un processus de "feed back" (rétroaction) qui permet à toute entité dotée d'un système de gestion de l'information, d'ajuster son comportement en fonction de l'analyse qu'elle fait des effets de son action, pour ainsi définir sa conduite future en fonction d'une analyse de ses actions passées. Plus exactement, la cybernétique dit s'intéresser explicitement à ces mécanismes de contrôle, de pilotage ou de gouverne qui permettent à une entité intelligente de comparer les résultats obtenus par sa conduite avec les résultats attendus de sa part, pour ainsi déclencher, en cas d'écart, des opérations correctives qui lui permettront de mieux s'adapter à la situation nouvelle, imprévue initialement. C'est ainsi que la cybernétique, nous dit Wiener, est l'art de rendre toute action efficace. On connaît les nombreuses applications théoriques que les sciences humaines (sociales ou psychologiques) ont fait des principes de la cybernétique, de la théorie générale des systèmes de von Bertalanffy à l'analyse systémique de Karl Deutsch, en passant par les travaux de Bateson et des chercheurs de Palo Alto. Dans ce domaine, ce sont d'abord les travaux de Shannon et Weaver qui ont marqué les sciences des communications. La théorie de l'information qu'ils nous proposent comporte trois niveaux qui sont comme les trois dimensions par lesquelles peuvent se faire l'analyse des effets pervers de la communication humaine: un niveau A où se pose le problème technique de la précision avec laquelle les symboles servant à la communication sont transmis; un niveau B où se pose le problème sémantique de savoir avec quel degré de fidélité les symboles transmis véhiculent la signification voulue; un niveau C où se pose le problème pragmatique de l'efficacité quant à la manière dont le sens reçu affecte la conduite du récepteur dans le sens voulu. Le niveau privilégié ici est bien entendu celui du technicien, car les deux auteurs n'envisagent que les effets qui ont un rapport avec les fins de l'émetteur, sans considérer les effets émergents qui ne sont pas liés à ces fins mais qui sont créateurs de phénomènes sociaux significatifs. Là se trouve la limite de la cybernétique: elle ne s'intéresse aux conséquences non intentionnelles que pour mieux les contrer, dans l'intérêt, toujours, de rendre l'action plus efficace.

Les fonctions et dysfonctions latentes du fonctionnalisme

La version fonctionnaliste de l'idée d'effets paradoxaux fut exposée pour la première fois par Robert Merton dans un article remarqué intitulé "The unanticipated consequences of purposive social action", paru dans l'American Sociological Review en 1936. Muni de l'idée directrice suivant laquelle les actions des individus engendrent une vaste panoplie de conséquences non intentionnelles que les sciences sociales doivent impérativement étudier de près, Merton procéda seize ans plus tard, dans son plus important ouvrage de théorie et de méthodologie (Social Theory and Social Structure, 1957), à une réforme du fonctionnalisme, en proposant les catégories de fonction latente (classe des conséquences non voulues des actions humaines qui sont stabilisatrices pour un système donné) et de dysfonction latente (classe des conséquences non voulues qui perturbent l'équilibre d'un système).

Or, l'étude des fonctions et dysfonctions latentes doit avoir, aux yeux de Merton, la priorité, car la découverte des conséquences non voulues des actions individuelles--que ces conséquences soient bénéfiques ou "maléfiques"--agrandissent le champ de la connaissance plus que ne le fait l'analyse des fonctions et dysfonctions manifestes. L'étude des fonctions latentes représente non seulement un enrichissement significatif de nos connaissances, mais ouvre enfin, estime Merton, des problèmes féconds pour les théories en sociologie. L'ambition des fonctionnalistes mertoniens de la communication, dans un tel cadre, est de faire voir que la communication est un rouage central de la reproduction de l'ordre social. Le spécialiste des phénomènes de communication au sein de l'"école mertonienne" de sociologie, Charles Wright, a formulé en ces termes la question qui selon lui doit être au centre de l'analyse fonctionnelle des communications de masse: quelles sont les fonctions et dysfonctions, latentes et manifestes, des communications de masse sur les individus, les groupes sociaux, les systèmes culturels et la société dans son ensemble. Exemple type des études effectuées par les fonctionnalistes, cette campagne sanitaire publique qui incite les habitants d'une localité à se rendre à l'hôpital pour y subir certains examens préventifs (fonction manifeste), mais qui a ce résultat bénéfique inattendu (fonction latente) d'améliorer le moral des employés du service sanitaire concerné, dont le travail quotidien présente soudainement un intérêt médiatique et, par extension, public.

La sociologie fonctionnaliste révisée par Merton s'est illustrée par beaucoup de spéculations et d'interprétations contradictoires quant aux résultats des recherches sur les communications de masse. En effet, il est étonnant de constater avec quelle facilité toutes les conséquences non intentionnelles que le fonctionnalisme mertonien met en relief peuvent se retourner en leur contraire: les fonctions latentes pouvant très bien s'analyser et se comprendre comme des dysfonctions latentes et vice et versa. Ainsi, les médias de masse engendrent à la fois des citoyens actifs et des citoyens apathiques; les nouvelles qu'ils diffusent sur des menaces à venir peuvent renforcer le sentiment d'égalité dans la collectivité, mais peuvent aussi créer inutilement de l'angoisse et de l'anxiété; une campagne de prévention peut relever le moral d'un personnel hospitalier, mais peut laisser croire à ce personnel qu'il perdra des revenus importants si le nombre de gens malades diminue drastiquement.

Mais plus encore, Merton et ses épigones ont toujours entretenu, malgré eux sans doute, une sorte de flottement théorique entre le raisonnement individualiste et le raisonnement holiste, où l'on passe de l'un à l'autre sans préciser exactement à quel niveau ou à quelle étape d'une recherche il est légitime de faire appel à l'un plutôt qu'à l'autre. Dans de telles conditions, les explications que les fonctionnalistes mertoniens nous donnent à voir ne reviennent pas toujours et en tous lieux à retrouver l'action individuelle, les motifs des acteurs, derrière les régularités qu'on observe au niveau macro-sociologique. La question-formule de Wright est un bon exemple d'un tel flottement. Il n'est pas clair dans un tel schéma et dans les exemples que cite l'auteur si les fonctions latentes sont des conséquences non prévues d'actions individuelles ou des conséquences non prévues d'un processus social qu'on appelle la communication de masse. Autrement dit, que faut-il rechercher derrière les effets imprévus dont nous parle Wright: des individus avec des intentions ou des processus sociaux avec des attributs impersonnels?

Par ailleurs, en affirmant que les effets de la communication de masse peuvent se faire sentir sur la société, les groupes, les systèmes culturels et, enfin, les individus, Wright suggère qu'on peut connaître de tels effets sans s'en remettre--du moins dans les trois premiers cas--aux individus, et sans procéder comme tel à une compréhension interprétative des réactions des individus qui participent à cette société, à ses groupes et à ses systèmes culturels. Aussi, il n'est pas surprenant de voir que lorsqu'il aborde les effets des systèmes de communication sur les individus, il le fait dans les termes de la psychologie behavioriste, c'est-à-dire que les individus répondent à ces effets par des états affectifs (angoisse, apathie, inquiétude, détente, etc.) plutôt que cognitifs. On oublie trop souvent que s'il y a émergence d'effets pervers, c'est que des individus ou des groupes n'ont pas réagi à nos actions comme on s'y attendait, ou encore que les réactions de certains individus à nos actions étaient hors de portée de nos anticipations. La sociologie de Merton et tout le courant fonctionnaliste qu'il a animé en communication procèdent à une analyse trop rapide et partielle des états mentaux à la base des actions et réactions des individus. Pourtant, ce n'est que de cette façon qu'on peut voir comment émergent des conséquences non voulues.

Les paradoxes de la communication selon Palo Alto

Inspirés par les thèses de Gregory Bateson, les membres de l'école de Palo Alto (Watzlawick et autres) sont arrivés à circonscrire une des facettes les plus importantes du phénomène des conséquences non intentionnelles en communication, à travers cet axiome qu'ils ont appelé la "ponctuation de la séquence des faits." Un désaccord sur la manière de ponctuer la séquence de leur relation engage souvent les agents dans un conflit permanent. Le couple aux prises avec un problème conjugal verra le mari adopter une stratégie de repli et de soumission parce qu'il considère sa femme comme hargneuse à son égard, tandis que la femme percevra son mari comme un être passif qu'il faut secouer de temps en temps pour le sortir de sa léthargie.

La communication se transforme alors en une série ininterrompue de réactions contradictoires à cause d'une lecture différente par chaque interlocuteur de la relation conjointe dans laquelle ils vivent. Un cercle vicieux a tôt fait de s'installer parce que pour l'un des partenaires c'est X qui est la cause du désordre et Y l'effet, alors que pour l'autre c'est Y qui est la cause, X étant simplement la conséquence. Dans l'exemple cité plus haut, le mari et la femme n'ont pas la même chronologie des faits. Là où l'un voit une cause, l'autre y voit un effet et vice versa. Et comme ces faits sont relatifs aux actions et réactions entre l'un et l'autre, ils entraînent des troubles du comportement ou des désordres sociaux où chacun des protagonistes refuse de voir sa responsabilité. "Dans ces cas de ponctuation discordante, écrivent Watzlawick et al., il est caractéristique de remarquer qu'il y a désaccord sur ce qui est cause et ce qui est effet, alors qu'en fait ces concepts sont inapplicables en raison de la circularité de l'interaction en cours" (1972, p. 94). Le problème de ce genre d'interaction où règne le conflit réside en ceci: les protagonistes ne sont pas capables ou disposés à communiquer sur le sens de leur communication, verbale ou non. Leur relation est exempte de ce que Watzlawick et al. appellent la métacommunication. Toute relation impliquant des individus dépend donc, selon les chercheurs californiens, de la manière dont les partenaires construisent la ponctuation de séquence des faits de leur relation, de la façon dont ils définissent la réalité de leur interaction mutuelle. La notion même de prédiction créatrice, qui a servi à Robert Merton pour expliquer en termes d'effets non voulus le racisme entre travailleurs blancs et noirs aux États-Unis, entre également selon eux dans le champ des problèmes de ponctuation de la réalité. En effet, la prédiction créatrice décrit ce type de comportement de la part d'un individu qui provoque chez autrui la réaction à laquelle il s'attend, mais sans voir que c'est lui qui, par son attitude vis-à-vis l'autre, sa façon d'anticiper la réaction de l'autre à son égard, est la cause de ce comportement de l'autre.

Watzlawick cite en exemple le comportement de celui qui a la certitude que personne ne l'aime ou qui anticipe que personne ne l'aimera, qui adopte donc un comportement méfiant, défensif, voire même agressif vis-à-vis les autres, suscitant alors chez eux un comportement non amical, une réaction d'éloignement à son égard, correspondant exactement au préjugé qu'il se faisait des autres, sans jamais se rendre compte que c'est lui, par son préjugé, qui provoque le comportement d'autrui. Il croît en être pour rien dans cette prédiction, alors qu'il l'a fait advenir par le comportement qu'elle lui dicte. Le problème de ponctuation dans cette situation (la ponctuation étant inhérente à toute communication) est celui-ci: l'individu considère qu'il ne fait que réagir adéquatement face aux autres compte tenu de ce qu'il pense que les autres pensent de lui, sans prendre conscience qu'en voyant les autres ainsi il développe chez eux l'attitude qu'il craignait tant. La relation et toute la communication qui l'entoure devient perverse car l'individu souhaiterait bien (ou le laisse croire) que les autres ait plus de considération à son égard.

La notion de ponctuation de la séquence des faits arrive donc à décrire assez bien la manière dont peuvent émerger certains effets pervers dans une interaction entre deux acteurs. Elle ne montre pas comment naissent des règles ou des institutions, mais elle met le doigt sur ce processus par lequel certaines interactions bien circonscrites se maintiennent dans un cycle où les deux participants ont des comportements complémentaires qui ne cessent, par leur faute à chacun mais sans qu'ils le sachent, de s'exacerber et d'engendrer une sorte de conflit permanent.

Les effets de longue durée de Marshall McLuhan

L'auteur de La galaxie Gutenberg a été à l'origine d'une des tentatives les plus ambitieuses, originales et inattendues d'analyse des effets pervers dans la communication humaine. Au moment même où notre attention et nos intentions ne sont attirées que par le contenu des messages que nous nous communiquons les uns aux autres, les supports de cette communication, le "médium" et toutes les techniques employés sont les véritables déterminants des effets de communication: effets heureux ou malheureux qui sont d'autant plus considérables qu'ils nous échappent dans leur presque totalité. Par ses analyses des effets pervers des technologies de communication, McLuhan ouvre la porte à l'un des problèmes méthodologiques les plus difficiles de la théorisation des conséquences inattendues des actions de communication: le problème de leur durée, de leur déploiement dans le temps. Il y a là une problématique qui concerne davantage les historiens que les économistes ou les sociologues, mais qui s'impose malgré tout à la réflexion si nous désirons circonscrire correctement les résultats non voulus des actions volontaires.

La logique de l'argumentation de McLuhan fait directement appel à l'idée des conséquences involontaires, pour mieux nous avertir des dangers que nous créons sans le savoir lorsque nous mettons en place certains outils de communication. "Le présent livre, écrit-il au terme de cet ouvrage, ne tend pas à déterminer ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans l'imprimé, mais à montrer que l'inconscience de l'effet d'une force, quelle qu'elle soit, est une catastrophe, spécialement s'il s'agit d'une force que nous avons nous-mêmes créée. Et il est très facile de vérifier les effets universels de l'imprimé sur la pensée occidentale depuis le 16e siècle: il suffit d'étudier les progrès les plus extraordinaires des arts ou des sciences, quels qu'ils soient" (1967, p. 360). Et ces effets nous sont d'autant plus inconnus qu'ils réduisent la portée de la conscience humaine.

Ce qui intéresse McLuhan, comme il le dit à quelques occasions, ce sont les conséquences collectives des technologies médiatiques développées en Occident, celle de Gutenberg d'abord, mais aussi celle de Marconi. Or, dans son analyse des effets de l'invention de Gutenberg, la chaîne des conséquences psychiques, sociales, économiques ou politiques étudiée par McLuhan est tellement longue, elle est si constamment ramenée à ce point d'origine qu'est la naissance de l'alphabétisation et ensuite de la typographie, qu'il en vient à réduire pour une part négligeable tous les contextes intermédiaires, toutes les logiques de situation qui ont prévalu dans le développement des arts et des sciences depuis le 16e siècle. Le principe explicatif par les conséquences non voulues, s'il se veut rigoureux et convaincant, peut difficilement être compatible avec la longue durée, car il s'agit foncièrement d'une méthode qui exige nombre de détails pour comprendre la logique de situation qui a prévalu dans l'émergence ou la disparition d'un phénomène social.

On suit très bien McLuhan lorsqu'il nous explique que la typographie a imposé la régulation et la stabilisation des langues et, conséquemment, qu'elle a pu aider, en rendant plus visible une langue donnée, l'émergence d'un sentiment national et en bout de course la création des États-nations. La chaîne des événements qui va de l'invention de la typographie à la constitution des États-nations est longue, très longue, et mériterait de plus amples démonstrations que celles que nous présente McLuhan, surtout au niveau des acteurs concrets, de leurs ambitions et leurs visées, des situations exactes dans lesquelles ils se trouvaient et des contraintes qu'elles leur imposaient.

Mais au-delà du problème que pose la longue durée au principe des conséquences non voulues, ce que McLuhan nous suggère de fort intéressant dans son oeuvre c'est que toutes les formes de technologie qui prolongent nos sens et notre système nerveux, en l'occurrence les médias, prolongent pour ainsi dire la conscience que nous pouvons avoir de la portée de nos actions. Cependant, pense l'auteur de La galaxie Gutenberg, elles ont, en même temps, des conséquences psychiques et sociales telles, qu'au bout du compte le bilan est négatif plutôt que positif, c'est-à-dire que la part des conséquences de nos actions qui nous échappent est de plus en plus grande, même si en valeur absolue, depuis l'invention de la typographie par exemple, nous sommes conscients d'un plus grand nombre de conséquences de nos gestes que tous ceux de nos ancêtres qui ont précédé Gutenberg. Les médias et les moyens de communication ont ceci de paradoxal qu'en même temps qu'ils nous permettent une plus grande conscience des conséquences de nos gestes, qu'au même moment où ils nous aident à anticiper les réactions des autres à notre conduite, ils prolongent chez une masse toujours plus considérable d'individus la portée de nos actions, provoquant ainsi des conséquences non voulues au rayon d'action sans cesse plus grand. C'est là sans doute l'intuition la plus intéressante de McLuhan dans l'analyse des effets pervers de la communication humaine.

Les significations secondes en sémiologie

Qu'est-ce que la sémiologie sinon l'étude de tous les sens seconds des signes qui nous environnent. Un Roland Barthes semblait découvrir, comme il le déclara en 1964 à un hebdomadaire français, qu'il n'était plus suffisant pour la sémiologie de reconstituer les systèmes de signes, et que dorénavant il fallait penser à découvrir les discours seconds que recèlent les messages premiers.

Au début du projet sémiologique, dit-il, on a pensé que la principale tâche était, selon le mot de Saussure, d'étudier la vie des signes au sein de la vie sociale, et par conséquent de reconstituer des systèmes sémantiques d'objets (vêtements, nourriture, images, rituels, protocoles, musiques, etc.). Cela est à faire. Mais en avançant dans ce projet déjà immense, la sémiologie rencontre de nouvelles tâches; par exemple, étudier cette opération mystérieuse par laquelle un message quelconque s'imprègne d'un sens second, diffus, en général idéologique, et que l'on appelle "sens connoté". (Barthes, 1990, pp. 228-229)

En fait, Barthes pensait définitivement en faire le projet central de la sémiologie. Les lectures secondes des systèmes de signes impliquent trop de valeurs sociales, morales ou idéologiques, pour qu'une discipline particulière (la sémiologie) n'essaie pas de les prendre en main. Ainsi un autre théoricien des sciences sociales découvrait qu'un individu ou un groupe social peuvent émettre des messages auxquels les autres pourraient accorder des significations secondes, des discours autres, imprévus et non prévus par la source. Les sémiologues d'aujourd'hui perdent trop souvent de vue cet objectif de recherche qui donne pourtant tout son sens à leur discipline.

Conclusion

L'idée des conséquences non voulues des actions humaines, dans le domaine des communications comme dans les sciences sociales, a fait d'énormes bonds en avant et semble s'imposer comme une catégorie fondamentale dans l'analyse et la compréhension des phénomènes sociaux. Au sein des réflexions qui tiennent plus spécifiquement compte des phénomènes de la communication, une telle idée a connu plusieurs tournures et inspiré des analyses extrêmement différentes les unes des autres, à tel point qu'on en vient à se demander si le paradoxe des conséquences n'est pas un truisme, tellement on le retrouve partout sous différentes formes.

Le truisme du paradoxe des conséquences a fait beaucoup de chemin depuis--pour citer un seul exemple de la sagesse populaire--ce précepte chrétien affirmant que l'enfer peut être pavé de bonnes intentions. On le trouve au centre de multiples systèmes de pensée, transformé en propositions théoriques, en mode de raisonnement, en principe d'explication et même en argument idéologique, d'où une complexification sans cesse croissante de la même idée, qui ne s'épuise jamais à emprunter de nouvelles directions, parfois fructueuses, parfois stériles, et souvent des plus antinomiques.

References

Barthes, Roland. (1990). L'aventure sémiologique. Paris: Seuil.

McLuhan, Marshall. (1962). The Gutenberg galaxy. Toronto: University of Toronto Press. Traduction française. (1967). La galaxie Gutenberg. Montréal: HMH.

Merton, R. K. (1957). Social theory and social structure. Glencoe, IL: The Free Press. Traduction française. (1965). Eléments de théorie et de méthode sociologique. Paris: Plon.

Shannon, Claude & Weaver, Warren. (1949). The mathematical theory of communication. Illinois: University of Illinois Press.

Watzlawick, P. et al. (1967). Pragmatics of human communication. New York: W. W. Norton. Traduction française. (1972). Une logique de la communication. Paris: Seuil.

Wiener, Norbert. (1952). Cybernétique et société. Paris: Deux-Rives.

Wright, Charles R. (1960). Analyse fonctionnelle et communication de masse. Article publié dans Public Opinion Quarterly, 24, 605-620. Traduction française dans Balle, F. & Padioleau, Jean-Guy. (1973). Sociologie de l'information (pp. 53-67). Paris: Larousse.



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